Twilight –post 1- L’adolescence et les ambiguïtés du « girl power »

Twilight représente un modèle de féminité dans sa relation à la masculinité qui interpelle les adolescentes parce qu’il touche la sexualisation précoce des filles. La série de quatre volumes (tout comme l’opus 1 du film) se centre sur la romance hétérosexuelle et oriente la séduction vers la provocation sexuelle. Elle s’aligne sur le script du « pouvoir des filles » (girl power) c’est-à-dire cette notion portée par les Spice Girls et autres girls de Sex and the City (et en France, Lorie, Alizé et Cie), selon laquelle la mise en valeur sexualisée du corps des filles est vecteur de succès personnel et professionnel. Il en résulte un récit à l’eau de rose, qui dépolitise des enjeux cruciaux pour les femmes et les filles, enjeux reliés pour la plupart au contrôle du corps, et en relation directe avec la violence masculine.

Des représentations comme Twilight font croire aux filles que cette sexualisation précoce sert leurs intérêts. Elles ne mettent pas en valeur l’indépendance des filles par l’éducation et par le métier — qui autorisent une autonomie financière (Bella Swan rêve de tout arrêter à la fin du lycée). Or le script « pouvoir des filles » c’est tout le contraire du script de la « prise d’autonomie » (empowerment), où l’objectif d’égalité entre femmes et hommes est posé comme acquis et non marginalisé, avec des stratégies pour développer la confiance en soi, l’initiative et le contrôle social sur son identité. Même quand elle devient maîtresse de son destin post mortem, Bella s’avère être un « shield », un écran protecteur, une enveloppe maternelle et maternante. Girl power et empowerment ont tous deux en partage la notion de pouvoir, mais l’un constitue une voie d’émancipation, l’autre pas.

L’assignation traditionnelle des femmes à la sexualité dans le système hétéro-patriarcal y est préservée, voire renforcée par le fantasme de l’immortalité — qui implique ici la loyauté éternelle entre les deux membres du couple, et la déférence à l’autorité du père, même quand celui-ci ne l’assume pas, comme dans la famille dysfonctionnelle de Bella. Dans ce récit pour très jeunes filles, le pouvoir de séduction des femmes, qu’elles ne contrôlent pas toujours (Edward Cullen est inéluctablement attiré par l’odeur du sang de Bella, c’est plus fort que lui et qu’elle !), est un moyen de les maintenir sous le joug masculin, sous l’œil et le désir de l’homme d’expérience. Edward a tout de même un siècle de vie à son actif, un écart de maturité qui ferait de lui le grand-père de Bella… Le fantasme de la Lolita, jeune fille en fleur qui fait tomber les hommes d’âge mûr, est encore à l’œuvre (il ne faut pas oublier que le sous-titre du roman de Nabokov est « Les confessions d’un mâle veuf esseulé »).

Dans Twilight, les pratiques sexuées sont légitimées par la naturalisation des différences entre les sexes (biologiques) et non sur la base des genres (sociaux). Les garçons sont présentés comme des prédateurs potentiels (Edward boit du sang, pratique la chasse aux fauves,…), ce qui confine les filles à une position passive (Bella est maladroite, peu sportive,…). Edward a l’autorité discursive et le pouvoir de la parole, ce qui lui permet d’exprimer ses attentes vis-à-vis de Bella beaucoup moins en contrôle de son expression. Le vampire veut qu’elle reste vierge jusqu’au mariage, … et la jeune fille respecte sa prescription. Quand il s’agit de sa propre attente, elle exprime un désir de mort, avec une promesse d’immortalité, certes, mais qui la retire du monde de la production et de la reproduction. Ce n’est que dans le dernier volume que la question de la reproduction est traitée, Bella prenant alors une position anti-avortement (pro-life), qui entraîne d’ailleurs sa propre mort (et sa transformation en vampire, in extremis).

Un tel contenu peut difficilement contribuer au développement personnel des jeunes filles en mal d’image d’elles-mêmes. Les prescriptions faites aux lectrices-spectatrices les incitent ainsi à accorder aux relations avec les garçons la priorité sur leurs relations d’amitié, le soin de leur identité ou l’écoute de leurs désirs. De plus, la vision des relations entre filles repose davantage sur la compétition et la rivalité que sur la solidarité, même si celle-ci n’est pas exclue. Le développement personnel de l’héroïne reste très limité. Les thèmes de la connaissance de soi et du bien-être psychologique sont le plus souvent abordés par rapport au désir de mort de Bella et à la prise de risque à laquelle elle se soumet. La mode et la beauté se situent au premier plan tant chez les humains que chez les vampires (Alice n’a rien à envier à la Carrie de Sex and the City : elle ne met jamais ses vêtements de marque plus d’une fois ; elle offre à Bella en cadeau de mariage une garde-robe qui occupe une pièce aussi grande que le reste de sa maison).

Cette matrice du « girl power » est prescriptrice de tout un faisceau de comportements et de valeurs qui créent de l’asymétrie entre garçons et filles, et reproduit des schémas antérieurs au mouvement de libération des femmes : les relations entre filles sont axées sur la rivalité pour l’attention des garçons; l’autorité est conférée au discours des garçons; l’amitié féminine est dévalorisé et en concurrence avec la romance hétérosexuelle ; l’intérêt affectif des filles est associé au grand amour et à une apparence physique « gelée » à jamais à 18 ans… A ceci, il faut ajouter la naturalisation et la transparence du travail des médias, qui promeuvent cette matrice en le propageant et en organisant sa circulation sur plusieurs supports.

Ce processus a pour résultat de favoriser le contrôle des filles par les filles, principales lectrices de ce genre de fantasy. Rien de mieux que l’intégration des normes d’utilité sociale par les principales intéressées. Ceci peut se faire en l’absence des garçons, d’autant plus qu’ils sont au cœur des échanges entre filles, qui s’évaluent les unes les autres par rapport à leur réputation sexuelle auprès d’eux. Le modèle de Twilight montre que plus la relation amoureuse avec un garçon est affirmée, plus une fille peut se sentir protégée, d’où l’importance tout au long du premier volume (et du film ) de la « prom » —le bal de fin d’année où la fille doit choisir le garçon qui sera son partenaire, voire son protecteur. Piètre exercice du pouvoir, qui donne lieu à des mesquineries, des jalousies et des brimades stressantes au point que l’héroïne y est entraînée malgré elle.

Faut-il pour autant ne voir Twilight que sous l’angle du « girl power » ? D’autres éléments sont intéressants à maîtriser, sur le désarroi du sentiment amoureux et la morbidité sublimée de l’adolescence. A suivre dans Twilight –post 2-…

Divina Frau-Meigs

 

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2 Commentaires le “Twilight –post 1- L’adolescence et les ambiguïtés du « girl power »”

  1. Olivier Lomprez Says:

    A première vue Twilight m’apparait comme un ripoff de la relation Buffy/Angel une décennie plus tard, mis à part qu’elle est apparemment une lycéenne normale et qu’elle ne les trucide pas. En quoi est-ce différent ? Cela me fait aussi penser à la série d’HBO True Blood qui suit les mêmes « patterns », ça en deviendrait presque lassant.

    Pour ce qui est du « girl power » comme étant une « mise en valeur sexualisée du corps des filles comme vecteur de succès personnel et professionnel », je ne suis pas forcément d’accord car lorsque le terme « girl Power » est évoqué, les premières images qui me viennent en tête sont les figures de proue des années 90 à savoir des héroïnes telles que Buffy/Faith (préférant Faith la « bad girl » mais bon ce n’est qu’ un avis personnel :P), Xena, Max (Jessica Alba dans Dark Angel) ou bien Prue, Piper et Phoebe de Charmed. Bien qu’elles soient physiquement attirantes, je ne pense pas que ce soit là leur girl power mais la simple vitrine d’Hollywood car après tout la même chose s’applique au héros masculin qui sont aussi des beaux gosses.

    Leur girl power réside plutôt, je trouve, dans leur autonomie et leur capacité à se mesurer aux hommes à armes égales, voire supérieures, que ce soit par la magie ou une force physique inattendue. La première icône et matriarche de ce « girl power » dans la culture populaire n’est-elle toujours pas celle datant des années 40 et continuant d’évoluer jusqu’à ce jour , à savoir Wonder Woman ? Certes WW peut apparaître comme étant sexy mais cela ne s’applique-t-il pas aussi à Superman ou Batman dont le costume épouse le moindre de leurs muscles (même ceux dont on ignorait l’existence :P). Par conséquent, le fait de la mise en valeur sexualisée de leur corps n’est pas, selon moi, un vecteur de succès personnel et professionnel mais juste l’affirmation de leur autonomie et de leur pouvoir de se soustraire, ou pas, du carcan des conventions (par exemple vestimentaire) imposées par une société dominée par les hommes. Cependant, en faisant cela, elles s’enferment dans un autre carcan qui est celui du fantasme masculin et qui risque de les percevoir alors seulement comme des objets sexuels, — et oui, les hommes gagnent toujours d’une manière ou d’une autre (:P).

    C’est pourquoi je ne vois pas très bien où est le « girl power » dans ce que j’ai pu lire à propos de Twilight contrairement à une Buffy qui « ne manquerait pas de percer d’un pieu » (would stake) Angel en moins de deux s’il ne filait pas droit avec elle. Pour moi, les personnages de Twilight ne sont qu’une retranscription au goût du jour et dans un contexte lycéen du Dracula de Stoker avec une héroïne plus ou moins aussi passive qu’il y a une centaine d’année. Et sinon qu’en est-il de l’aspect nécrophile de tout ça (Buffy inclus) ? … car jusqu’à preuve du contraire, un vampire n’est rien d’autre qu’un cadavre réanimé.


  2. [...] Sources : 1er article de D. Frau-Meigs et 2ème article de D. Frau-Meigs… Allez-y, elle en parle drôlement mieux que moi (et elle [...]


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