Twilight -post 2- : la jeune fille, la mort et le moi-peau

Le côté plus « light » de Twi-light révèle l’importance, dans le genre du merveilleux (fantasy), de la matrice du « surnaturel de proximité ». Elle est figurée ici par la vampirie. Les vampires du nouveau millénaire se mêlent aux humains, n’ont pas peur de la lumière, ne mangent pas tous de la chair humaine, ne dorment pas dans des cercueils et sont écolo-sensibles. Ils sont relookés façon pop 2000 (cheveux sculptés, lentilles de contact colorées, vêtements vintage,..), à en faire pâlir d’envie le conte Dracula. La proximité donne la possibilité de jouer sur le curseur des repères, permettant aux lecteurs de traverser des univers simulés, où seule une règle change de la réalité, mais autorise toutes sortes de décalages : ici, l’immortalité permet de revisiter la mortalité. Le champ du surnaturel laisse les héros tester les limites du sentiment amoureux (loyauté, fidélité, sexualité,…) tout en n’en prenant pas tous les risques. Il leur fait redécouvrir le vocabulaire de l’amour fou, à travers Edward Cullen notamment : « I’ve never wanted a human’s blood so much in my life » ; « You’re like my own personal brand of heroin ». Quand il avoue : « I still don’t know if I can control myself », il touche à une angoisse intime que tout adolescent peut reconnaître aux tréfonds de lui-même.

 

Cette proximité est encore plus marquée, symboliquement, par la « mue » post-mortem de Bella, qui passe d’un monde à l’autre, sans abandonner complètement le premier (elle reste en contact avec ses amis loups-garous et son père). Elle assume pleinement ses pouvoirs une fois qu’elle a laissé derrière elle cette première peau dans laquelle elle était si mal à l’aise. La saga se caractérise par une très grande insistance sur la peau, sa plasticité, sa température, son éclat, etc. La santé psychique est fortement associée à l’équilibre physique et à l’intégrité de la personne, —ce qui n’est pas sans évoquer la notion de « moi-peau », chère à Donald Winnicott et revue par Didier Anzieu. En ce sens, le surnaturel de proximité permet l’exploration des espaces et contenants psychiques associés au corps au moment même où l’image du corps subit des mutations plastiques spectaculaires chez les petites Lolita et Ganymède (stature, soulèvement mammaire, développement musculaire, menstruation, …).

 

La matrice médiatique explorée par le biais de la vampirie est bien une forme cognitive du moi-peau dans sa relation à l’attachement, qui semble avoir été fort perturbé chez Bella Swan, l’héroïne qui passe de vilain petit canard à joli cygne (« swan » en anglais). Elle ne se voit pas comme « Belle » alors que les autres lui en donnent diverses preuves. Cette mauvaise image d’elle-même remonte sans doute au détachement de ses parents, leur divorce comme coupure initiale, qui a configuré le script de son sentiment d’inaptitude et a perturbé le processus d’assemblage de soi. Elle vit plusieurs coupures supplémentaires qui sont autant d’horreurs combinées pour une jeune adolescente : déménagement, année de terminale, nouveau lycée… Face à une famille dysfonctionnelle (l’enfant s’occupe de la mère et du père), Bella est confrontée à une gestion de l’indépendance trop tôt. Elle doit aussi confronter ses parents et leur sexualité problématique en même temps que la sienne… La fracture du divorce est doublée d’une fracture territoriale, le déménagement du chaud au froid, du soleil à la pluie, qui laisse derrière le cercle des amies et des connaissances plus ou moins intimes. L’isolement de la jeune fille la fait flirter avec la mort et le merveilleux. Le monde potentiel qu’elle s’invente est le miroir inversé de sa réalité : la vie des vampires est contraire au divorce (ils sont la famille idéale, choisie, sans lien de sang tout en étant liée par le sang) ; Edward est un éternel apprenant, qui recommence éternellement sa terminale et accumule les diplômes…

 

Twilight peut se lire comme une version remise au goût du jour de « la jeune fille et la mort », métaphore médiévale déjà présente à une ère où les gens étaient orphelins tôt et se dé-terraient et migraient souvent. A la renaissance, la jeune pucelle entre dans une danse macabre avec la mort, qui établit un contact peau à peau où la découverte de l’érotisme est alors associée à un point de non retour (l’expérience après l’orgasme sexuel est aussi appelée « petite mort », quand l’énergie reflue). Ici, le macabre n’est pas anxyogène, la morbidité est sublimée : l’après-vie ressemble étrangement à la vie, certaines fonctions quotidiennes en moins (se nourrir, rester propre,…) et certains pouvoirs psychiques en plus. Il se combine à un désir des adultes de ne pas vieillir et à une attraction pour l’éternelle jeunesse, suggérée par la victoire de l’amour sur la mort.

 

La mise en scène de la complexité de la puberté féminine a de quoi séduire les jeunes lectrices, avec toute la gamme des choix sexuels qui s’offrent à Bella, représentée sous la forme du contact « peau à peau » : du plus froid – le vampire —, au plus chaud, —le loup-garou. Elle valide l’émergence d’une vie émotionnelle secrète, nocturne, cachée des adultes qui ne savent pas assumer la leur en plein jour. Elle montre aussi le besoin d’un espace potentiel de suture et non de rupture, ce qui se confirme dans le dernier volume de la série où Bella est littéralement « recousue » (et relookée) par Edward Cullen. Son pouvoir se révèle être celui d’une pensée enveloppante, puisqu’elle est un écran (shield), une enveloppe protectrice. Sa maîtrise du moi-peau est telle qu’elle peut l’utiliser comme une armure pour se protéger et protéger les siens des pouvoirs psychiques des autres vampires. Son moi-peau rejoint enfin son moi-pensant en atteignant la maturité (symboliquement, sa date de re-naissance en vampirie lui donne 19 ans, au-delà du seuil de l’enfance).

 

L’engagement cognitif que Twilight suscite chez les toutes jeunes filles ne doit donc pas être méprisé ou négligé ; il est révélateur de certains malaises de l’assemblage de soi pour l’adolescence actuelle — et en cela il est dérangeant pour les adultes dont les comportements jeunistes ne contribuent pas à la stabilité des repères. Le cerveau développe alors ses dernières dimensions, qui permettent le contrôle de soi, notamment par « la norme d’internalité » — un système d’auto-guidage qui permet de trouver son propre système de positionnement global, son GPS interne. L’interaction avec les autres et l’environnement est essentielle, ce que Bella découvre en côtoyant des familles et des mondes radicalement différents. Si l’engagement personnel de l’auteur, Stephanie Meyer, du côté de la foi des Mormons, s’accompagne d’une vision très conservatrice du rôle des femmes, représentée par la position éthique de Bella (apologie de l’abstinence, refus de l’avortement, « pouvoir des filles »,…), il est toutefois mis en dilemme par la position éthique d’Edward, moins traditionnelle que celle de sa compagne à bien des égards. La fantasy permet à ces deux univers paradoxaux, sans dieu et avec trop de dieu, de se côtoyer dans une vision de l’après-vie somme toute joyeuse.

 

L’explication sociologique habituelle du succès de la fantasy dans la culture jeune actuelle n’est pas suffisamment convaincante : elle serait une échappatoire en temps de récession, une recherche du « happy end » en temps de crise. La perspective cognitive permet une mise en contexte plus subtile : l’engagement que suscitent les médias permet la mise en dilemme des choix adolescents et autorise la révision de positions éthiques établies. La fantasy, comme espace potentiel, est un genre transitionnel, à la manière dont l’entendait Winnicott, comme une « aire transitionnelle d’expérience à laquelle contribuent simultanément la réalité intérieure et la vie extérieure ». Le surnaturel de proximité s’éclaire encore plus par la suite de ses propos : « Cette aire n’est pas contestée car on ne lui demande rien d’autre sinon d’exister en tant que lieu de repos pour l’individu engagé dans cette tâche interminable qui consiste à maintenir à la fois séparées et reliées l’une à l’autre réalité intérieure et réalité extérieure ». En vampirie, l’héroïne a littéralement l’éternité devant elle pour s’explorer!

 

Divina Frau-Meigs

 

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Twilight -post 2- : la jeune fille, la mort et le moi-peau by Divina Frau-Meigs est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.
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One Comment sur “Twilight -post 2- : la jeune fille, la mort et le moi-peau”

  1. Anaelle Says:

    Je me suis intéressée au phénomène Twilight bien après tout le monde. Après tant de battage médiatique, j’étais curieuse de voir le film. Vous accordez beaucoup d’importance à la jeune fille, mais comment expliquez-vous que beaucoup de femmes qui ont la trentaine se sont également prises au jeu, des femmes parfois mariées avec des enfants!!! Le point de vue ne serait donc pas le même dans ce cas!?


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