Les « Real Desperate Housewives »

Le succès de la série Desperate Housewives, diffusée sur ABC, est exploité par sa concurrente, NBC, qui a créé une franchise « Real Desperate Housewives ». Cette franchise permet une déclinaison régionale sur la chaîne du câble Bravo TV. Cette chaîne fait partie de la stratégie de diversification de NBC (du groupe Universal-Vivendi), le troisième des réseaux généralistes américains, en perte de vitesse derrière CBS et ABC. Cette stratégie vise à utiliser des nouveaux entrants, spécialisés dans la vente en ligne et le commerce de proximité, comme Bravo TV qui n’est qu’à un clic de Bravoshop.com.  Du coup, « Real Desperate Housewives » se décline à Orange County (Californie), à Miami (Floride) et à New York (New York). En mai 2009, c’est la version Franklin Lakes (New Jersey) qui est sortie. Ainsi les marchés médiatiques régionaux les plus riches sont couverts (ils sont environ 200 sur tout le territoire, opérés par Nielsen). 

 

De la série, il ne reste que l’image des « Housewives », des femmes au foyer qui, loin d’être dans le désespoir, s’éclatent dans la jubilation et l’euphorie de la consommation compulsive et ostentatoire. Voitures, bijoux, maisons, vêtements, soins corporels, … tout est sous le signe de la marque. Alors que la série allie l’humour de la voix-off d’outre-tombe (celle de Mary Alice Young) à l’ironie de situation et au mystère policier, la franchise se pose au degré zéro de la réalité la plus banale. Les femmes qui ont accepté d’y participer jouent leur propre rôle dans la vie avec un sérieux naïf. Elles sont entièrement dans la présentation de soi, leur narcissisme s’étendant seulement à leurs enfants (les maris sont fort opportunément absents). Aucune distance, aucun humour. Seul le montage, révélant parfois les incohérences de leurs dires et de leurs actes (leur constante intervention dans la vie de leurs enfants alors qu’elles s’en défendent,…) peut s’avérer d’une cruauté brut de décoffrage. 

 

Le phénomène exploité ici est celui des « Styles de vie des nouveaux riches ordinaires », caractéristique des années 1990-2000, par contraste avec l’émission magazine des années 1980, « Styles de vie des gens riches et célèbres » (Lifestyles of the Rich and Famous), avec le très « people » Robin Leach en hôte caustique.  Les nouveaux riches des années 1990-2000 ne sont pas seulement ceux qui ont profité du boom de Wall Street (financiers, avocats, industriels), mais ceux qui se sont enrichis en leur construisant des maisons de maîtres modulables par la taille comme par le prix, —des « MacMansions » à la manière d’un hamburger avec ou sans assortiments—,  et en leur proposant des services sur mesure: les agents immobiliers, les entrepreneurs du bâtiment, les traiteurs, les organisateurs d’événements et autres pourvoyeurs de services à la personne (massages, spas, ….).

 

La franchise surfe donc seulement en surface sur le succès de la formule des « Desperate Housewives » et en profondeur sur le goût des Américains pour le sensationnalisme et l’arrivisme, —version édulcorée du Rêve américain du succès, résumé par la formule « from rags to riches » (des guenilles au glamour). La série a séduit par son bovarysme démultiplié par quatre ; beaucoup de fans-femmes dans le monde se sont trouvé en sympathie avec ces héroïnes des quartiers riches en manque d’amitié, d’amour et de réalisation de soi malgré leur affluence. Le bovarysme de la série a aussi des accents qui rappellent l’ouvrage de Betty Friedan qui alimenta la révolution féministe des années 1960, The Feminine Mystique. Elle y décrit la dépression larvée de ces femmes aux foyers qui ont tout (mari, enfants, maison, aisance,…) et pourtant manquent de l’essentiel : un sens à leur vie. Mais la franchise détourne la formule, pour ne garder que le culte de la domesticité.

 

Ce programme est donc à la fois une avancée sur l’hybridation des genres télévisuels et une reculade sur le front du féminisme (même sans militantisme). L’hybridation des genres est liée à la constante recherche de la formule qui paie dans les médias commerciaux américains. Ici, il s’agit d’allier la série, le docudrame et la téléréalité, pour créer ce que l’on pourrait appeler une « docu-série ». Une première tentative assez réussie avait été faite avec Laguna Beach, tirée de The OC, série adolescente à succès sur MTV (du groupe Viacom). Un pas supplémentaire est ici accompli, avec la franchise qui systématise la formule et la transforme en recette, voire en service (qui permet notamment le relais après-vente, vers des sites d’achats enligne).

 

La reculade sur le front du féminisme est liée à la glorification quotidienne du « girl power », le script selon lequel la mise en valeur sexualisée du corps des filles est vecteur de succès personnel et professionnel. Elle s’accompagne aussi très nettement, dans la version New Jersey surtout, d’une régression du féminisme au profit des politiques de moralité. La matrice qui les sous-tend est celle de la famille classique très soudée comme héroïne fondamentale de cette docu-série qui sans cela n’aurait aucun fil rouge. La romance hétérosexuelle et le mariage, voire le re-mariage, sont le nœud de ce qui passe pour une intrigue. Seule la présence de la figure de « l’ennamie », ce personnage outsider qui vient perturber quelque peu l’harmonie du groupe par sa volonté de s’insérer coûte que coûte et pas toujours par des moyens fair play. C’est là le seul point commun avec Desperate Housewives (on se rappelle du personnage d’Edie Britt, récemment « sortie » de la série). A la fois amie et ennemie, son comportement à l’égard du groupe est vecteur de tension et d’action, non sans rappeler le danger latent d’ostracisme qui fragilise toutes ces femmes en mal de statut social. Elles en sont réduites à utiliser leur sexualité pour obtenir les objets de consommation qu’elles souhaitent de leurs maris. Elles ne s’attachent qu’à l’embellissement de leur corps en reflétant ouvertement l’angoisse des quadragénaires à l’égard du vieillissement. Femmes-trophées, elles n’ont aucune éducation et il ne leur viendrait pas à l’esprit de s’en donner une ; elles n’ont aucun sens de la situation politique et le contexte de la grave crise économique qui secoue le pays ne les encourage qu’à une chose : acheter plus et payer « cash » !

 

La démocratisation apparente de l’accès à la consommation et à l’individualisme ne doit pas occulter la réalité politique qui transparaît dans les comportements, croyances et attitudes portés aux nues dans la docu-série. Elle est héritée dans le droit fil de l’Amérique républicaine de G.W. Bush qui trahit les idéaux de philanthropie et de responsabilité sociale des nouveaux riches tels qu’a pu les exprimer en son temps Andrew Carnegie dans son « Gospel of Wealth » (1889). Sa thèse avait pour but d’adoucir les effets de la théorie du darwinisme social, —et d’éviter la rébellion des plus pauvres face à un usage ostentatoire de l’argent. Selon lui, les nouveaux riches devaient faire circuler leur capital en le mettant à l’œuvre dans des entreprises de bien public (musées, bibliothèques, écoles, fondations, …).  Il faudrait peut-être suggérer à Bravo TV de rajouter la voix-off d’outre-tombe de Carnegie pour donner un sens à l’absence de récit de la docu-série qui n’en reflète pas moins une réalité très perverse du moment, comme si le fait de montrer des gens immunisés à la crise pouvait protéger le reste de la population… 

Divina Frau-Meigs

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Les « Real Desperate Housewives » by Divina Frau-Meigs is licensed under a Creative Commons Attribution-Non-Commercial-No Derivative Works 2.0 France License.

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