Michael Jackson, les politiques d’identité et le moi-peau : de la mue au masque

 

Michael Jackson a tiré sa dernière révérence. Il laisse derrière lui une image de génie de la musique et de la danse, mort tragique y incluse. Il incarne aussi la face tragique des politiques d’identité aux Etats-Unis, fin XXe siècle. Si Barack Obama a pu en représenter le triomphe, début du XXIe siècle, par son métissage où le blanc et le noir s’allient durablement, Michael Jackson en figure l’étape pénultième, celle du sacrifice nécessaire à la victoire où le noir livre bataille au blanc.

 

La « mue » de Michael Jackson porte toutes les traces de ce combat physique et psychique, où le « moi-peau », cher à Donald Winnicott, est étroitement associé au « moi-pensant ». Il a voulu prouver que la fatalité de la couleur de la peau pouvait être réversible, que sous la surface nous sommes tous incolores, un peu comme lui-même l’était devenu, couleur diaphane. Certaines féministes cherchent à montrer que sous les rôles sociaux qui différencient hommes et femmes, il n’y a pas de sexe biologique, et que le trans-sexualisme est une option viable. Michael Jacskson, lui, a voulu établir que sous les couleurs de peau, il n’y a que des humains, et que la trans-coloration est aussi une option viable. Le crossover ultime… avec un brouillage des repères systématiquement organisé, érigé en style de vie.

 

Son exploration est allée loin, comme ces apprentis sorciers qui essaient les doses sur eux-mêmes. Il a fini écorché vif, cadavre exquis, comme dans le clip « Ghosts », assumant le risque par la parodie, le pastiche et l’auto-dérision. Sa peau morphique fait illusion. Les effets spéciaux des médias du numérique sont arrivés à point pour soutenir le mirage épidermique et plaquer toutes sortes de masques sur sa mue comme dans « Thriller ». Invisibles et gommés, ils produisent une hyper-réalité qui perturbe la vision de l’œil car ils introduisent une égalité entre réalité et fiction. La réalité devient une potentialité comme une autre et elle est malléable. Michael Jackson, dans l’histoire des médias, est celui qui est passé du reflet dans le miroir à la traversée du miroir. Il conjugue la spécularité analogique à la spectacularité numérique : la télévision reste ancrée dans la réalité, tandis que les effets spéciaux créent un spectacle fantasmatique. La télévision ancre le sujet immédiat dans la physicalité du monde tandis que le numérique libère le sujet dynamique dans la virtualité de la simulation, qui expérimente avec des modalités multiples, pas toutes activables dans la réalité. 

 

Michael Jackson réussit ces allers-retours par le biais d’un genre qu’il a contribué à créer,  le vidéo-clip. Des spectacles comme « Thriller » ou « Bad » sont de mini-films, en version longue, réalisés par des John Landis ou Martin Scorsese. Ils réinventent par la même occasion la « chorus line » des comédies musicales, avec le chef de gang en chef de troupe, —pour le plus grand profit de MTV. Il crée ainsi toutes les matrices visuelles qui ont été exploitées par la pop culture mondiale depuis. Il coïncide avec la spectacularité numérique, où ce qui divertit c’est la plus ou moins grande illusion de réalité associée à la plus ou moins grande multiplication de nos pouvoirs humains. Il a inventé la démarche au fur et à mesure du parcours et a symboliquement et visuellement marché sur la lune (moonwalking)—cette illusion de pas de danse qui avance en reculant et reste toujours au centre de l’objectif.

 

Michael Jackson a travaillé avec ces masques morphés, dans des environnements simulés où il a relié sa « mue » personnelle à celle de la cause afro-américaine. Il a identifié son sujet dynamique aux politiques d’identité, réclamant l’égalité entre les groupes ethniques et raciaux aux Etats-Unis. Dans le virtuel, il a rétabli l’avantage des noirs, dont il a numérisé les mouvements de rue en de saisissants arrêts sur images. Il a utilisé la performance musicale et performativité de la danse pour explorer des espaces et contenants psychiques associés au corps au moment même où l’image du corps politique subissait des mutations énormes aux Etats-Unis. Du coup, son « moi-peau » se greffe sur le moi-peaulitique des noirs, au point qu’il incarne à lui seul le malaise identitaire de toute une population, parfois avec colère parfois avec dérision.

 

Michael Jackson assume la mauvaise image des noirs, dans des mises en scènes de guerre de gangs montées comme des films de gangsters des années 30, dans « Beat it ». Cette mauvaise image remonte au détachement initial entre noirs et blancs, créé par la situation de l’esclavage. Cette situation procède systématiquement à la rupture des liens cognitifs de l’attachement (entre mère et enfant, homme et femme, individu et communauté), qui seuls permettent une intégrité psychique assumée. L’esclavage, réel et mythique, a longtemps perturbé le processus d’assemblage de soi des noirs. Cette coupure initiale a été sublimée par Michael Jackson, qui s’est bien rendu compte que même la gloire des Jackson Five ne suffisait pas à briser le plafond de verre de l’intégration sociale. Il a mis en scène l’héritage afro-américain et l’a projeté dans l’imaginaire public américain et mondial, son « HIStory » personnelle : l’Egypte des pharaons noirs dans « Remember the time », le vaudou et la religion des morts-vivants de l’espace Caraïbe dans « Thriller », les tambours de l’Afrique transportés en Amérique, celle des favelas du Brésil dans « They don’t care about us ». Chaque mue que Michael Jackson laisse ainsi derrière lui est une posture de la représentation paradoxale des noirs en Amérique, avec des copies plus ou moins conformes à la réalité. Dans certains cas, le spectacle numérique lui permet d’agir sur le monde («We are the world »), dans d’autres de réfléchir sur le monde (« Bad »), dans d’autres encore, il invente le monde (« Ghosts ») ou surimpose ces divers processus dans une grande complexité multimédiatique (« Scream »).

 

Mais si dans la spectacularité numérique, la maîtrise du moi-peau est libérante pour le sujet dynamique, il n’en est pas de même dans la vraie vie, où elle s’avère improbable pour le sujet immédiat, — où la mue se fige en masque. Michael Jackson est comme l’homme sans ombre : il a vendu sa peau au diable médiatique et comme dans le conte fantastique, il n’a plus de reflet, ni dans le miroir ni à travers. L’espace virtuel de suture est devenu un espace réel de rupture. Son moi-peau n’a pas rejoint son moi-pensant en atteignant la maturité. Sa spectaculaire maison d’attraction, Neverland, renvoie à l’image d’un Peter Pan saisi par Hollywood, celle d’un enfant qui ne voulait pas grandir ou plutôt qui ne voulait pas sortir de l’espace virtuel de l’enfance où tout est possible.

 

La fin tragique de Michael Jackson est ainsi dérangeante au pays du happy end. Elle marque les limites de l’assemblage de soi … et aussi les limites de l’assemblage démocratique s’il n’est pas relayé par tout le corps politique, s’il est laissé à la seule exploration dangereuse d’un génie par lui-même. Enfant éternel, Michael Jackson devient dans la mort l’objet d’une dernière médiamorphose : il se transforme en une figure dans toute la force du terme, bien plus qu’une simple icone. Au cours du temps, cette figure sera soumise à toutes sortes d’interprétations : médiatique, médicale, musicale, politique, … sans que jamais les arguments soient épuisés.  Long live the king of pop !

 

Liens aux vidéo-clips mentionnés

« Scream » : www.youtube.com/watch?v=vNl2Pm9-7Vk

«We are the world » : www.youtube.com/watch?v=WmxT21uFRwM

« Bad » : www.dailymotion.com/video/x4c08e_michael-jackson-bad-moonwalker-kids_music

« Beat it » : www.youtube.com/watch?v=Uqxo1SKB0z8

« Ghosts » : www.dailymotion.com/video/xuu4o_michael-jackson-ghost_music

« Thriller » : www.youtube.com/watch?v=AtyJbIOZjS8

« They don’t care about us » : www.youtube.com/watch?v=gCqQ2JcQWGs

« Remember the time » : www.youtube.com/watch?v=nDxsM5jLNxM

 

                                                                                       Divina Frau-Meigs, Paris, 30 juin 2009

Creative Commons License
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