Avatar et la co-évolution homme-machine (première partie)

Avec Avatar,  James Cameron propose une des matrices essentielles de l’ère de la « Société de l’Information », celle de la co-évolution homme-machine. Toute la question est de savoir si elle ne risque pas de devenir une co- dépendance, à savoir une sorte d’addiction qui peut, soit être saine et désirable, soit pathologique et imposée.  Le film maintient le suspense durablement, mais se positionne clairement à la fin…

Un avatar est un « artefact cognitif », c’est-à-dire un outil artificiel conçu pour traiter l’information et l’exposer pour satisfaire une fonction représentationnelle, une forme d’intelligence matricielle. C’est un programme informatique qui décharge celui qui s’en sert d’une partie de ses tâches cognitives (de mémorisation, de calcul, de représentation, etc.). Toute une série d’écrans comme « artefact-relais » matérialisent des opérations de grande complexité ayant pour but d’amplifier les capacités cognitives humaines et de les représenter de manière communicante et signifiante pour d’autres acteurs, humains et non-humains. Dans le film, « avatar » est un programme scientifique qui permet aux humains d’entrer en contact avec  la population indigène de Pandora, les na’vi, en occupant un corps na’vi totu en gardant les étants mentaux et représentationnels humains.

L’avatar permet de combiner les nano-technologies et les  neuro-sciences avec les technologies de l’information-communication : l’humain et le na’vi se ressemblent physiquement et sont compatibles psychiquement ; le réseau neural global de Pandora auquel sont connectées toutes les espèces y vivant est semblable au système nerveux humain. L’avatar devient une construction à la fois informatique et génétique, qui donne à la machine des états émotionnels et représentationnels similaires à ceux de l’humain.

Un des grands tabous de l’humanité est ainsi levé, le film allant jusqu’au bout du post-humain, puisque le héros, Jake Sully, choisit de devenir son avatar na’vi au final, traitant l’homme d’ « alien » ! (clin d’œil à Alien ?)… un renversement des valeurs qui n’est pas sans interpeller car il mène jusqu’au bout la logique de la co-évolution : la machine peut prendre le dessus, avec sa propre capacité d’autonomie, différente de l’action de l’homme. Le héros finit par choisir le réseau, ce qui le branche à l’énergie des différentes entités, humaines et animales, de Pandora, plutôt que la Terre. Il préfère la représentation à la réalité, la simulation à sa situation —une situation somme toute intenable, car il est à la fois infiltré et handicapé.

Quand ses yeux s’ouvrent à la fin du film,  pour sa deuxième naissance (clin d’œil à Matrix ?), après un rituel de transduction en position de fétus, difficile de voir le rêve qu’il s’apprête à vivre, si ce n’est celui du jardin dans la machine, où la quête du paradis est liée à la technique. Il s’agit moins d’un idéal pastoral que de transformations de la planète par le biais de machines contrôlantes. L’écran-relais permet de revenir à la métaphore de l’arbre du savoir, donc d’un jardin d’Eden dont on aurait croqué la pomme… sans coup férir, malgré la réplication du péché originel : le faux na’vi et la vraie, Neytiri, s’unissent sous l’Arbre-Maison puis il se métamorphose sous l’Arbre des Âmes, —lieu de régénération par le savoir et l’énergie collective. Environnement médiatique et environnement naturel sont en relation fusionnelle, comme le suggère la transmutation finale. Penser sans le corps reste toujours impossible, mais à peine tant la technologie semble prendre d’autonomie par rapport à son créateur.

Les nouvelles technologies de la communication visuelle troublent le regard en perspective, instaurent d’emblée le rapport à la réalité et à l’authenticité comme fondé sur un « consensus temporaire », réversible, loin des certitudes de l’histoire et de la mémoire, abolissant la distance physique tout autant que psychique.   La technologie est utilisée pour s’approprier de nouvelles définitions, de nouveaux protocoles d’action et de nouveaux territoires, aussi distants soient-ils. Voir c’est sa-voir, et représenter une forme de réalité est une façon de l’établir dans sa légitimité.

Cette équation est un projet politique au sens le plus direct du terme, lié à la métaphore du réseau, sans centre et sans hiérarchie, mobile et ambiant. Le territoire  virtuel  de l’exo-planète fait penser aux « zones d’autonomie temporaire » d’Hakim Bey : les avatars ont environ 500 heures d’autonomie mais les humains ont 4 minutes de survie dans l’atmosphère de Pandora. C’est un espace propre, vers lequel convergent les métaphores liées de la pastorale et de la technique, les valeurs de la première se transférant sur la deuxième, comme pour se réapproprier un espace perdu, un paradis extra-terrestre épuré de l’anxiété des changements climatiques.

Toutefois, ce projet politique se teinte d’éthique dans la fiction de Cameron, qui questionne la direction prise par la  représentation visuelle et ses effets sur la civilisation. Il confronte deux versants opposés de la représentation : une civilisation où les machines contrôlantes sont des prothèses extensives et violentes (les transformeurs), contre une civilisation où les machines contrôlantes sont des prothèses intrusives, introspectives, donnant accès à une connaissance de soi accrue et à une réalité augmentée (les avatars).  Il solde les comptes de la modernité (plusieurs guerres et massacres semblent se mêler dans l’histoire, — Indiens, Vietnam, Irak). Il sème le doute sur le futur de la représentation de la réalité et sa viabilité.

Avatar, jubilatoire dans l’euphorie technique des plans stéréoscopiques et des plongées vertigineuses en 3D, est étrangement pessimiste dans  son rapport à la technologie, plaidant pour une « éthique » de la représentation : la scène où le vidéo blog est utilisé contre le héros est présentée comme un viol de son intimité, d’autant qu’elle est retourne contre lui (il est accusé de traitrise et emprisonné) et contre ses amis na’vis (elle permet de les attaquer sans plus de négociation). Les humains scientifiques cherchent à comprendre les indigènes par les avatars tandis que les humains militaires veulent les détruire pour exploiter leurs ressources par les transformeurs. En synthèse de ces contradictions, l’humain-na’vi-avatar est le seul à rencontrer l’amour et à connaître le savoir de transe…

La réponse fournie par Cameron consiste à renvoyer chacun à ses désirs et à son éthique, en auto-responsabilité: à chacun de trouver sa propre auto-discipline face à la machine. Cette totale liberté de choix présente ses dangers (le Docteur Grace Augustin, l’autre humaine-na’vi-avatar, créatrice du programme « Avatar », n’y survit pas). Et il ne faut peut-être pas croire, sans questionnement, toutes les promesses de bonheur d’une Pandora qui ne fonctionne pas sur des bases démocratiques.  Mais Cameron choisit son camp clairement à la fin : la co-évolution homme-machine comme addiction saine et désirable, sans retour en arrière possible, pour quelques élus, — des mutants survivant au désastre dans un monde où l’humanité se dépasse par les avatars qu’elle génère.

Creative Commons License
Avatar et la co-évolution homme-machine by Divina Frau-Meigs est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité-Pas d’Utilisation Commerciale-Pas de Modification 2.0 France.

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