Le jeu de la mort et Le temps de cerveau disponible (1ère partie)

un essai non transformé sur l’autorité des médias

Le jeu de la mort est un documentaire éclairant, appuyé sur une recherche inédite en France dont le principe méthodologique est de construire une situation explicative. Christophe Nick et l’équipe de chercheurs qui l’entourent y démonte le mécanisme de l’autorité du dispositif télévisuel dans notre société, lié au processus plus général de socialisation aux écrans.  C’est une tentative courageuse, qu’il faut saluer, de créer un débat en France sur les relations cognitives entre représentations mentales et représentations médiatiques et leurs effets sur nos comportements, — effets déniés la plupart du temps. Malheureusement l’essai n’est pas transformé par le deuxième volet de l’émission, Le temps de cerveau disponible, qui ne poursuit pas l’explication cognitive. Elle l’affaiblit même en retombant sur une explication psychanalytique classique par les pulsions, qui ne reflète pas les avancées des travaux en neuro-sciences sur l’inconscient cognitif et le cerveau social en interaction avec l’environnement médiatique, dont la publicité fait intégralement partie.

Le recours à la cognition située aurait permis des prolongements éclairants de l’expérience de Stanley Milgram, à Yale dans les années 1960, sur les processus de l’obéissance et de la conformité et aurait permis aussi de montrer réellement l’intervention de l’autorité des médias dans le processus, au-delà de « l’état agentique », où l’individu remet son jugement individuel et moral entre les mains d’une autorité qu’il laisse seul juge de ses actes, sans se sentir responsable.

Les déterminants socio-cognitifs de la conformité et de l’obéissance

Les caractéristiques de l’individu, de son groupe d’appartenance et de la situation déterminent la configuration de la conformité. Plus un sujet est adapté socialement à un système qui « marche » pour lui, plus il a tendance à se soumettre consciencieusement au dispositif. Le niveau d’éducation joue aussi, car mieux une personne est formée plus elle se sent compétente pour accomplir une tâche et s’y conformer. Le genre est important aussi : les femmes tendent à se conformer plus facilement que les hommes, car l’indépendance par rapport à la norme est une attitude sociale valorisée chez eux, pas chez elles.

La situation modifie toutefois ces caractéristiques personnelles car si la personne a déjà eu une expérience d’oppression ou de mise en conformité autoritaire, elle aura plus de compétences à l’identifier et à refuser de participer à la nouvelle épreuve. L’ambiguïté de la situation est également déterminante car plus la tâche est difficile plus les individus vont avoir recours au groupe (le public) et à l’intervention d’une personne compétente (l’animatrice et, derrière elle, le directeur de production). Le cadrage ludique et la présence du public ­—qui différencient notablement l’expérience en laboratoire de Milgram de l’expérience en téléréalité de Nick—, créent de la déréalisation et brouillent les repères de la réalité des souffrances infligées. La taille du groupe ainsi que l’unanimité du groupe sont aussi des facteurs de pression importants, car il est difficile d’être dissident dans une position de consensus, vu le risque de rejet. Dans Zone Xtrême (le jeu de téléréalité dans le Jeu), le public représente un groupe de support unifié et unanime (personne ne sort ou n’abandonne parmi les spectateurs), d’autant qu’il se soumet à la pression normative de l’animatrice Tania Young, connue pour son animation de Fort Boyard, autre émission de téléréalité. Elle sert de relais de pouvoir, au statut avéré et reconnu, d’autant qu’elle a établi une relation personnelle avec le joueur en coulisses, ce qui rend ses injonctions idéologiques normatives très difficiles à rejeter.

L’obéissance est un pas de plus dans la mise en conformité, car elle implique un changement de comportement, pour répondre à un ordre donné par une autorité perçue comme légitime. Le jeu de la mort nous interpelle parce que les sujets sont conduits à adopter des comportements à risque opposés à leurs convictions. Plus encore que dans l’expérience de Milgram, les joueurs ont été obéissants jusqu’au bout (62% vs 81%). Les conditions de la socialisation comptent parmi les déterminants socio-cognitifs, car une grande partie de notre jeunesse se passe à acquérir la capacité d’obéissance, une caractéristique de l’apprentissage humain qui permet la transmission rapide des comportements et valeurs d’une génération à une autre, sans remise en cause de la parole de l’informateur. Le lien social se développe à travers des cadrages cognitifs socialisés qui inscrivent l’individu dans un système d’intelligence distribuée à travers d’autres individus, et rompent son isolement tout en lui donnant des repères.

La conformité permet ainsi l’acquisition de comportements par les échanges sociaux et pas seulement par l’imitation répétée (même si celle-ci est aussi convoquée). Elle est à différencier du conformisme : il s’agit d’une mise en cohérence des signes culturels plus encore que du respect aveugle à une orthodoxie ou de l’obéissance à une tradition sans capacité de révision.  L’obéissance est donc une vertu et se met en place lorsque l’autorité est perçue comme légitime, ce qui assure alors l’engagement moral de la personne dans la situation d’autorité. Ce que Milgram appelle la « syntonisation » dans l’état agentique marque une étape supplémentaire dans l’obéissance, celle de la réceptivité et de la focalisation du sujet sur la personne qui incarne l’autorité et qui devient seul juge (comme l’illustre très bien la position de l’animatrice-vedette). L’individu suspend alors son sens des responsabilités personnel et s’en remet à celui de l’autorité collective. Il essaie de donner une bonne image de soi, face à une hiérarchie qui peut lui confirmer cette image seulement s’il y a adhésion aveugle à la tâche.

L’expérience montre l’importance de la source d’influence et du dispositif qui, s’il crée de l’angoisse et de l’ambiguïté, augmente la dépendance de l’individu à l’égard du groupe. C’est ce qui est apparu clairement dans le débat qui a suivi la projection du documentaire, où certains joueurs sont venus témoigner, notamment ceux dans des professions empathiques (aide sociale,…). Ce qui les frappe, à juste titre, c’est leur capacité à suspendre leur prédisposition à l’empathie et leur incapacité à faire le bon choix éthique dans le dilemme proposé par Zone Xtrême, en préférant le poids de l’autorité à celui de leurs valeurs personnelles, temporairement mises sous chape. Freud, après la Première guerre mondiale avait été frappé de la même manière par le retour à la normale des soldats après la barbarie des tranchées… malaise dans la civilisation.

Cette propension des individus à devenir des bourreaux ordinaires, quand les situations d’autorité sont banalisées, avait déjà été analysée par Hannah Arendt, après la Shoah. C’est en fait une régression cognitive qui déconnecte la torture de la réponse émotionnelle culturellement adéquate. La contagion de groupe élimine la capacité normale de l’individu à considérer l’autre comme un humain aussi. Cette aptitude à se reprogrammer viendrait de notre propre capacité culturelle humaine à réorienter le comportement, pas d’une réaction primitive.  La sophistication croissante de notre civilisation, droits de l’homme y compris, ne nous protège pas de la barbarie.

L’autorité supérieure de la télévision

Cette situation de mise en conformité se passe dans d’autres contextes de socialisation que la situation télévisuelle, mais Le Jeu de la mort montre qu’il faut se méfier d’elle aussi,  et particulièrement de sa tendance à banaliser le dispositif de téléréalité, qui véhicule des valeurs d’individualisme et de présentation de soi outranciers, normalement inacceptables et pourtant tolérés. La télévision n’entre pas en force dans nos foyers ; elle se présente de façon ludique pour mieux pénétrer la culture de la famille et de la chambre à coucher.  C’est une autorité d’autant plus subreptice et adhésive qu’elle n’éveille pas la méfiance et suscite la confiance. Ces 20 % de plus qui font l’écart entre l’expérience de Milgram et du Jeu de la mort sont-ils du seul fait de l’autorité supérieure des médias sur d’autres dispositifs d’autorité (scientifique, militaire, hospitalière)?

Deux explications sont possibles à ce différentiel : la première est interne au dispositif (le type de récit qu’est le jeu de téléréalité), la deuxième est externe (l’acte-en-société qu’est le spectacle de téléréalité).

En interne, dans la situation de jeu téléréel, le dispositif met en scène émotions et sens moral, mais de telle sorte que la fonction de régulation du sens moral généralement effectuée par les récits engageants qui retiennent le plus l’attention du spectateur, soit distordue : elle envoie sans cesse des messages de transgression des valeurs et désactive l’inhibition des schèmes dangereux. Or les schèmes sont des unités de comportement et  d’action qui offrent tout un répertoire de stratégies avec un ordre de réactions susceptibles d’être transférées d’une situation à une autre par comparaison (si…, alors…). Ils gèrent l’interaction avec l’environnement et spécifient l’usage des scripts pertinents pour  la résolution de problèmes et appliquent les automatismes acquis par l’expérience à l’évaluation de la situation, pour savoir s’il y a piège ou pas.

Ce brouillage transgressif, qui est le mode opératoire de la téléréalité comme situation-piège, profite à une matrice de valeurs et comportements d’origine anglo-américaine : individualisme, concurrence, transparence, authenticité, confession publique, séparation d’avec la famille et les proches, effusions affectives et émotionnelles, anti-intellectualisme. En sous-bassement, on retrouve des valeurs fortes du protestantisme, comme l’empirisme des situations, l’utilitarisme des échanges, le présentisme des émotions et l’absence de principes universels. S’y rajoute l’hédonisme, marqué par l’absence de production, caractéristique de la société de consommation contemporaine (contrairement à la valeur travail du protestantisme d’origine).

Elle s’oppose à des valeurs plus généralement associées à une matrice euro-méditerranéenne, qui privilégie les solidarités, la négociation informelle de pratiques communes, la gestion d’une temporalité non-cadrée par le rendement au travail,  la méfiance à l’égard de l’émotion au profit de la raison et de l’éducation, la croyance en des biens et services publics.    En sous-bassement, on retrouve des valeurs fortes du catholicisme, revues et corrigées par les droits de l’homme, comme la valorisation de la médiation et des intermédiaires, le non-utilitarisme des échanges, la dignité inaliénable de la personne (et non de  l’individu).

Se créent ainsi au sein du dispositif télé-ludique des antagonismes fondamentaux et profondément dissymétriques qui visent l’imposition furtive de valeurs néo-libérales dans une culture à valeurs socio-démocrates. La télé-réalité participe ainsi du renforcement des préférences culturelles en faveur de la radiodiffusion commerciale, contre celle de service public  C’est à la fois un renforcement sectoriel —d’un secteur d’activité à un autre­­— et un renforcement dimensionnel —d’un niveau d’extension des valeurs à un autre. C’est le principe opératoire des structures de la radiodiffusion commerciale depuis ses origines aux Etats-Unis : produire des audiences, c’est aussi produire des espaces privés où elles se trouvent seules. C’est une activité gratuite et invisible dans le marché que la consommation de loisirs, catégorie dans laquelle s’inscrit la télévision, cherche à tout prix à susciter car elle permet de calculer les points d’audience indispensables à la survie du système. Les téléspectateurs-participants ne sont donc pas sans pouvoir, mais c’est un pouvoir déplacé, décalé, en état de déséquilibre avec celui des producteurs et diffuseurs. Ils sont en dehors du marché mais nécessaires à son fonctionnement. C’est la forme la plus insulée d’échange par le marché, qui produit très peu d’interférences avec le politique. Le manque de politisation des participants et la faible réactivité causée par les critiques du programme illustrent ce court-circuit du politique par l’économique, —un véritable processus de déculturation du politique, qui se double d’un processus de régression cognitive (manifeste dans la barbarie de l’acte).

Dans Zone Xtrême, qui résume bien les caractéristiques principales des émissions de téléréalité, l’arbitraire du jeu est masqué par la présence de règles qui sont de fausses clés de valeurs et de comportements (la torture comme jeu, l’appât du gain comme récompense, l’élimination comme punition d’une erreur). Ces fausses clés fonctionnent comme des stimulations psychiques qui sont prises pour de vrais signaux lesquels désactivent les mécanismes d’inhibition de schèmes dangereux et activent les mécanismes de la syntonisation, entraînant l’état agentique. Ce processus se reflète dans le jeu, où les joueurs auraient du être en état d’alerte mais se sont trouvés en état agentique : ils inhibent leur schèmes dangereux (le savoir acquis par l’expérience selon lequel l’électricité peut tuer) et tombent dans la situation-piège de la téléréalité (augmenter les doses mortelles jusqu’au bout, malgré les protestations de l’intéressé). Leur capacité de raisonnement est court-circuitée par la force du dispositif et la pression des publics en co-présence, c’est-à-dire sachant que d’autres partagent la même expérience médiatique, en studio comme au foyer.

En externe, dans l’acte-en-société qu’est le spectacle de téléréalité,  les joueurs sont en situation de performance, conscients que la bonne image de soi est décuplée à la télévision. Leur récompense est le fait d’être, littéralement, « bien vus », par l’autorité comme par les publics en co-présence dans le studio et devant l’écran, y compris les proches et les collègues. Les connaissances antérieures des joueurs par rapport à la téléréalité, son succès, son potentiel de générer de la célébrité et le contrat tacite avec la production parachèvent la décision d’aller jusqu’au bout.   La centralité des actes de regard — regarder/être regardé—est une dynamique importante de l’acquisition de la norme d’internalité (qui définit l’utilité sociale de l’individu) et de l’assemblage de soi (le système d’auto-guidage qui lui permet de trouver son propre système de positionnement global, son GPS interne). L’interaction avec les autres est essentielle car les actes de regard produisent des cadrages cognitifs socialisés et servent de moyen de contrôle et de coercition douce pour imposer une vision collective dans une situation donnée.

Le spectacle télé-réel fait rentrer les individus dans un réseau de relations qui vise à surveiller les comportements par les actes d’images et de paroles ainsi qu’à les mettre en conformité aux normes sociales. Ce processus de mise en conformité n’est donc pas dénué de dimensions socio-politiques car scripts, schèmes et comportements relèvent de stratégies de rapport de force, dans des situations historiques précises, ici celle d’une accélération du capitalisme néo-libéral dans la mondialisation qui se fonde sur un modèle économique générateur de risque parce que celui-ci est perçu comme producteur de richesses. Le risque est devenu partie intégrante de notre subjectivité, de notre mise en danger de nous-mêmes, avec des dommages irréversibles et des inégalités de répartition liées à l’appartenance sociale et au niveau d’éducation, notamment le niveau d’éducation à la maîtrise des médias.

Ce risque crée un sentiment d’insécurité mis en récit par la transgression répétée des valeurs en téléréalité. Les individus qui regardent ces programmes avec fascination nourrissent leur peur par rapport à l’insécurité ambiante : la peur du déclassement, la peur de l’incompétence sociale, la peur de ne pas être à la hauteur. La peur est une émotion aisément manipulable car elle n’engendre que rarement la réaction de révolte; elle suscite plutôt la fuite, y compris la fuite en avant. Elle se distingue en cela de la colère, qui tend à susciter la critique et la rébellion. L’état agentique du public en réception fonctionne sur la peur d’être mal vu et mal adapté… Les relations de pouvoir néo-libérales sont donc associées aux actes de regard, et elles instrumentalisent les médias comme un moyen de discipliner les individus et leurs corps, en les faisant rentrer dans un réseau discursif et scopique de « bio-pouvoir », pour reprendre la formule de Foucault. Elles exercent leurs pressions privatisantes par une persuasion au régime d’anxiété médian mais ambiant, juste sous le radar de la colère publique.

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