La mort invue d’Oussama Ben Laden : à excès d’images pour 9/01, excès d’absence d’images pour 5/11

Dix ans plus tard, les Américains ont tiré la leçon donnée par Al Qaida. L’organisation terroriste avait tablé sur la présence d’une couverture live mondiale pour ses attentats contre les tours du World Trade Center et elle avait réussi. L’armée américaine table sur l’absence totale d’images pour la capture du symbole du terrorisme et elle a réussi.  Sans images, l’opinion publique est laissée quelque peu balbutiante et les commentateurs médiatiques aussi. Sans images, les partisans ne peuvent vraiment faire de leur leader un héros ou un martyr, même si l’Islam clame qu’il n’a pas besoin de représentations.  En n’en faisant pas un événement médiatique, les Américains préemptent tout rituel et cérémonial et rendent difficile à ses fidèles le travail de deuil et de mémorialisation. En ne résolvant pas le conflit dans la violence sacrificielle de la foi (la dite cérémonie d’enterrement en pleine mer n’a pas été montrée non plus), ils les privent de réconfort et de résolution.  En miroir symétrique à ce qui est arrivé aux familles des victimes… « œil pour œil », serait-on tenté de dire dans cette étrange loi du Talion

Cette stratégie est intéressante car elle coupe court à l’émotion. Les caméras de télévision l’ont bien compris, qui sont aller chercher des images de familles des victimes du 11 septembre, à côté du drapeau américain : le rituel se retrouve là, dans l’objet de religion civile qu’est le patriotisme.   Même si de vraies fausses images du cadavre de Ben Laden circulent sur Internet, qui essaient de jouer le jeu classique de la mise en scène du corps mort (mutilations, humiliations,….), elles ont vite été dénoncées comme truquées.  C’est une stratégie de prise de distance, à froid (la nouvelle n’a pas été donnée immédiatement, résistant par là aussi à la tentation du « scoop »).

La construction visuelle de la mémoire, si importante pour nos sociétés médiatiques contemporaines, a été préemptée. La preuve visuelle de l’authenticité  du décès est absente et ne peut donc donner prise à la mise en spectacle. Ce processus permet de minimiser le potentiel de disruption de l’image (et de l’éventuel procès qui aurait du être mené en cas de survie). Il permet aussi de minimiser les voix de la dissidence, avec une construction unilatérale du sens par un Président omniscient qu’il faut croire sur parole —et un pays qui prend seul la responsabilité de l’acte alors qu’il a du bénéficier de soutiens locaux et autres.

Cette stratégie est risquée car elle lâche la bride à la spéculation : l’absence d’images sera interprétée par certains comme de la désinformation ou de l’oblitération de la vérité. D’autres, tenants de la théorie du complot, émettront des doutes sur la réalité de la mort du personnage,  en dépit des relevés d’ADN, invisibles à l’œil nu de la caméra.  Et puis que dire du fait que l’événement a de toutes façons été filmé en direct, sous les yeux du Président, par une caméra accrochée au casque d’un soldat ? Comme pour les archives du Pentagone, il faudra sans doute attendre 50 ans pour qu’il soit déclassifié, le dispositif militaire l’emportant sur le dispositif médiatique, au grand dam des tenants de la liberté d’expression et du Freedom of Information Act.

C’est un double coup médiatique de la part du Président Barack Hussein Obama, contre Ben Laden et ses fidèles d’une part, contre George W. Bush et ses partisans républicains d’autre part : l’absence d’image lui donne un ascendant sur l’ennemi public américain numéro 1 tout comme sur l’ancien président en état d’échec, notamment parce qu’il lui supplante le contrôle par sa rhétorique personnelle très achevée et sa propre visibilité médiatique en tant qu’unique détenteur de l’information. Il affirme sa résolution à la face du monde et efface tout soupçon de non-américanisme en enlevant la victoire à son adversaire politique incapable de résoudre la crise en son temps, malgré ses promesses électorales…

Il n’empêche qu’il reste la question de la « justice » de cette action qui ne prive pas seulement d’images mais de corps. Le corps social peut-il se contenter d’une disparition en haute mer, sans procès ? Cet acte invu n’en représente pas moins une négation des conquêtes politiques et sociales des démocraties : l’état de droit est mis de côté, l’ordre de l’humain est terni, et les enjeux de pouvoir s’exercent sans symétrie possible par le procès. La nature de l’ennemi et sa barbarie le justifient sans doute, mais la question de l’état de droit est ce qui peut le plus mystifier un ennemi qui n’a jamais voulu s’y plier. Agir comme lui c’est, en creux, lui donner raison et jouer le jeu de la justice immanente et auto-proclamée. Sis dans le non-droit, l’in-juste, cet acte extrême donne le sentiment d’une violation de l’ordre civilisé. Il  suggère une élision de la  démocratie, non seulement au sens de ce qui est supprimé ou absent, mais aussi au sens de ce qui est supposé être présent comme condition légitime de la représentation et comme raison profonde de rejeter la barbarie en démocratie. Le terrain de l’image ou de son absence reste décidément aussi miné que le territoire de la guerre réelle.

Contrat Creative Commons
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