Archive pour juillet 2012

Hollyweb et l’écran-navette (2e partie)

23 juillet 2012

Les fondateurs et leurs alliés ont été progressivement « incorporés », au sens littéral du terme au capitalisme américain de l’ère cybériste, un capitalisme matriciel basé sur l’économie du document numérique, sécable et modifiable à volonté.

Le grand récit du web reste encore à écrire et se dessine à travers  certains auteurs comme Tim Wu (sur la montée de l’empire informatique),  Danah Boyd (sur les réseaux sociaux), John Battelle (sur les moteurs de recherche), Chris Anderson (sur la longue traine). Peu à peu l’ombre des grands pionniers s’efface pour laisser la place aux corporations qu’ils ont mises sur pied.    Quelques personnalités fascinent comme Steve Jobs, Bill Gates, Sumner Redstone,… car  ils correspondent à la figure du self-made men (l’absence de femmes et de minorités est frappante) et au mythe libertaire d’un Internet issu de la volonté individuelle d’acteurs libres, de la co-opération généreuse et spontanée d’un nombre croissant d’individus n’appartenant ni aux corporations ni à l’État. Ce mythe des origines, en dépit de certains éléments de réalité, occulte le fait que le gouvernement américain, par le biais du Ministère du commerce (et non plus de la défense), a investi des fortunes pour  créer l’infrastructure nécessaire à la création du World Wide Web et garde le contrôle des serveurs racines (root servers) par le biais de ICANN, Verisign, IETF, 3WC…

L’étape actuelle est une étape de clôture avec plusieurs tendances, caractérisée par la collusion des intérêts nationaux et politique relayés par les militaires (l’après guerre froide a très vite été suivi de la guerre tiède contre le terrorisme qui a permis de remettre la surveillance et la sécurité des systèmes au centre, au profit de Cisco, Microsoft, Viacom, GE,…) et des intérêts économiques relayés par les méga-corporations de Hollyweb, qui font de plus en plus pressions sur l’état pour éliminer le chaos créé par la multiplicité des services offerts et leur multidirectionnalité.  Hollyweb en appelle à la représentation politique, faisant pression par ses lobbies (car Hollyweb a fini par aller à Washington, malgré sa répugnance de départ) pour que l’État applique un certain nombre de limites régulatoires, que ce soit par la Federal Communications Commission (voir le débat sur la neutralité du net) ou même le Congrès (PIPA, SOPA, contre la piraterie informatique).   Ce sont les méga-corporations et les agences gouvernementales qui essaient de trouver des compromis négociés aux questions des usagers sur la liberté d’expression, la propriété intellectuelle, la protection de la vie privée sur l’Internet.  Les tensions se traitent entre comités d’experts sur des cas particuliers comme le cas de itunes (pour le téléchargement de la musique), de Microsoft (pour la navigation), ou de l’encryption (pour la protection des données).

Cette étape marque une nouvelle mutation du capitalisme que certains qualifient de   « cognitif », mais qui est en fait «  matriciel » : les modes de gestion de l’entreprise se convertissent au matrix management, qui conçoit les ressources humaines comme un fonctionnement en réseaux multi-tâches où tous ont le sentiment de pouvoir s’investir.  Toutes les fonctions et les ressources sont réglées, que ce soit les relations  humaines ou les infrastructures techniques et hiérarchiques. Le but est de contrôler en douceur, et dans sa totalité, le travail collectif et les conflits sociaux.  L’organisation du travail et les relations syndicat-patronat s’en trouvent remodelées, en apparence du moins, puisque les problèmes de dégraissage et de licenciement sont en fait répercutés dans une périphérie trop éloignée (outsourcing) pour susciter des mouvements de solidarité conséquents. Reste que les centres de décision et de recherche, que ce soit le contrôle du capital ou du développement, se concentrent aux Etats-Unis, plus précisément même en Californie.   La globalisation est partiellement une américanisation déguisée, qui ne reflète qu’une accélération des échanges commerciaux par ailleurs commencée au siècle dernier.  Les Américains n’y perdent pas vraiment leur identité, ils imposent la leur.   La marchandisation du monde ne relève pas seulement de l’espace géographique mais aussi de l’univers politique et idéologique.  Et celui-ci tend à présenter une vision sublimée, sans frottement, des relations sociales et économiques modulées par la technologie et les systèmes électroniques commerciaux, qui reste, il ne faut pas s’y tromper, une industrie lourde : minerais rares,  réseaux filaires et optiques, satellites, recherche et développement, stockage, ….

Face à cet hégémonisme américain, quelques résistances s’organisent, au sein même de la société américaine comme à l’extérieur.  La Révolution de l’information ne s’est pas produite comme on l’attendait et là où on l’attendait.  Elle n’a pas transformé les relations entre espace public et espace privé. La prise de décision partagée entre les corporations et les instances qui leurs sont inféodées au niveau politique n’a pas changé.   Les hiérarchies et les oligopoles ne sont pas tombés, voire ils se sont renforcés en se redynamisant de l’intérieur par une petite cure de jouvence électronique.   La Révolution qui a eu lieu est une révolution de procédures, qui permet encore plus de contrôle de la distance géographique et de la vitesse d’exécution des tâches routinières.

Certains penseurs et activistes américains sont très critiques de cet état de fait, comme Yochai Benkler (sur la richesse des réseaux et des biens communs ouverts), Laurence Lessig (sur le contrôle par le code et les métadonnées), Bill Dutton (qui insiste sur la présence d’une société civile émergente, constituée en 5e état), Marc Rottenberg (sur l’importance de la vie privée). Ils développent à leur manière une contre-proposition, une sorte de gouvernance par le bas, pour maintenir le potentiel de démocratisation des réseaux numériques.  Ils militent pour un accès au document à toute une classe d’âge et  à des populations qui n’avaient pas accès à l’information auparavant.

A l’extérieur, la déconstruction des réseaux d’influence dans le choix des documents dominée par Hollyweb est dénoncée par certains pays et activistes. L’Union Européenne poursuit en justice Google et Microsoft pour leur situation de monopole, tout comme pour leurs infractions caractérisées à la vie privée et à la sécurité des données.  Les risques d’aliénation associés à la dépossession des traces font émerger des phénomènes de résistance comme la réclamation d’un droit à l’oubli ou encore la création de collectifs comme le collectif Anonymous ou encore la class action menée contre Facebook, qui intente une action juridique pour exiger du réseau social qu’il restitue des données,  comme une sorte de droit de regard sur la trace, même si celle-ci,  à ce stade, reste la condition de commercialisation du numérique.

Par ailleurs, les discussions sur un traité international de la gouvernance d’internet vont bon train dans plusieurs enceintes autres que le ministère du commerce américain : l’OCDE, l’UIT, le forum de la gouvernance d’internet…  Sans compter la montée en puissance de pays comme la Chine qui menace sans cesse de créer son propre serveur racine et dont Baidu, le moteur de recherche national, compte plus de consommateurs que le Google américain (sans chiffre d’affaires comparable toutefois).  Il reste enfin la solution à long terme, qui consiste à anticiper sa traçabilité et donc passe par la translittératie,  cette forme d’éducation aux médias qui implique une connaissance de l’information, de l’informatique sociale (algorithmique) et une compréhension du fonctionnement de l’écran-navette pour s’assurer une réelle maîtrise des spectacles et des services de la culture numérique

Hollyweb et l’écran-navette (1ère partie)

23 juillet 2012

Les critiques de l’internet font souvent allusion à la puissance de l’industrie numérique américaine comme au « gang des 5 »,  à savoir : Microsoft, Cisco, Google, Yahoo! et Apple (auquel vient de se rajouter un 6e larron, Facebook). Ils évoquent par là la montée en puissance de ces corporations récentes organisées en monopole, avec le risque qu’elles « clôturent » l’internet et rendent payants des services qui jusqu’à présent étaient perçus comme ouverts ou gratuits. Mais en fait c’est l’alliance avec un autre « gang des 6 », à savoir les corporations des médias de masse (GD, Disney, Time Warner, News Corp, Viacom et CBS) avec celles des réseaux qui est le mouvement historique à suivre, Hollyweb (voir tableau sur http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127). La métaphore dominante du web n’est en effet plus celle de l’incroyable légèreté bleutée du surf mais celle de la pesanteur noire de la mine, où se pratique l’exploitation calculée des données, notamment celles de la vie personnelle.

Hollyweb est une alliance objective, où chaque corporation fait son corps de métier et contrôle un secteur d’activités bien déterminé mais s’assure la neutralité coopérative des autres. S’installe ainsi un écran à deux crans, un écran-navette caractéristique de l’ ère cybériste, celle dans laquelle nous sommes avec le web 2.0, où chaque activité (travail comme loisir) commence d’abord en ligne, avec des conséquences ou pas hors-ligne : en surface, l’écran audiovisuel continue à jouer son rôle de pourvoyeur de représentations et de récits (séries, films, sports, …) ; en profondeur, l’écran réticulaire (réseaux sociaux, jeux vidéo enligne,…) se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent rétro-alimenter l’écran de surface. Ainsi CBS est-elle la plus grosse pourvoyeuse de Video Marketplace de Google. Hollyweb organise la réalité d’une économie numérique qui projette de la culture, de l’idéologie et du politique.

Ces entreprises se sont forgé leur succès et ont pu imposé cette situation de quasi monopole dans leur domaine suite à une série de développements historiques, techniques et économiques. Historiquement, elles ont bénéficié de l’héritage de la guerre froide, et des avancées militaires du projet Arpanet, l’ancêtre d’internet. Il s’agissait de survivre à une attaque ennemie de sorte que les centres de commande vitaux du pays puissent continuer à fonctionner parce que l’information pouvait leur parvenir par d’autres voies. L’idée technique de dématérialiser les documents et de séparer les données en paquets circulant de manière décentralisée, clé de voute du processus, pour les réorganiser par le biais des métadonnées a organisé une nouvelle circulation de l’information et de son système de contrôle dont les Etats-Unis ont créé les standards, se donnant les moyens de la sécurité et de la domination des marchés.

Economiquement, elles ont  bénéficié de l’environnement de la Californie fin de siècle, caractérisée par une population très éduquée et très diversifiée, un milieu universitaire riche et dense et une financiarisation facilitée par un système de capital-risque (joint venture capitalism) adossé à un droit californien très protecteur. D’où le développement d’entreprises peu concernées par les lois du travail et du marché au départ, avec une approche par l’intéressement des employés et la prise de risque plutôt que l’emploi salarié réglementé. Elles ont été soutenues par l’Etat américain par ailleurs, avec la loi des télécoms de 1996 qui lève de facto les restrictions anti-trust chères aux Américains de l’ère moderniste, pour ce secteur spécifique permettant de spectaculaires méga-fusions caractéristiques de Hollyweb dans les années 1990 (voir tableau). A cela s’ajoute une nouvelle vision de l’économie, fondée sur l’école de Santa Fe  créée par John Holland en 1987. En s’appuyant sur les neuro-sciences, il souligne l’importance de la socialisation dans les mécanismes de décision, qui produit des choix non-rationnels très puissants chez les consommateurs, par besoin d’appartenance. Pour tenir compte des aléas de la mondialisation, il insiste sur la puissance des « réseaux adaptatifs non-linéaires » et se focalise sur la logique de l’usage plutôt que sur celle de l’offre et de la demande. Par là, il met en avant l’émergence d’autres types de biens que les biens de consommation courante, les biens expérientiels (achetés seulement après test et usage comme les logiciels ou les « apps ») et les biens relationnels (associés à des styles de vie, intangibles, comme les wikis, les blogs et les webs).

L’informatique commerciale ne fait pas autre chose, vendant du réseau social (Yahoo!, Facebook), du style de vie (Apple), et des contenus à forte valeur ajoutée hédonique comme les expériences sérielles et les jeux enligne (CBS, News Corp, Viacom,…). En permettant un repérage rapide et individualisé par la publicité, Google assure la pérennité du modèle américain commercial (et non de service public). Ce processus met les représentations médiatiques et l’écran-navette au cœur même du processus. Hollyweb l’a bien compris qui associe spectacles (productions télévision, radio, cinéma, internet) et services (navigation, sécurité, téléprésence,…). Les secteurs sont de plus en plus nettement intégrés et partagés entre les équipementiers (Cisco, Viacom, GE), les opérateurs (Google, Microsoft, Yahoo !), les diffuseurs (Apple, Disney, Time Warner,…) et les agrégateurs de liens sociaux (Facebook, Youtube,…). Le tout permet un réseau d’influence qui conditionne la production, la médiation et les usages, avec des influences d’acteurs (industries culturelles de masse, télécoms, documentation) et de nouvelles prises en compte de l’usager (profilage personnel, captation des traces de navigation et de lecture, réseau social).

La force de l’oligopole des corporations classiques reste très puissante, notamment parce qu’elles peuvent jouer sur la force de leur image de marque (brandname) et sur les catalogues de produits et de contenus déjà accumulés dans le passé.   Elles comptent sur la familiarité des consommateurs avec leurs produits pour que leur passage sur l’Internet ne soit qu’un simple transfert de supports, pas de valeurs.  C’est la stratégie avouée de Disney, Time-Warner ou de News Corp., qui veulent dupliquer sur l’Internet ce qu’ils ont su faire sur le câble. Ces corporations s’accommodent de l’émergence de quelques compagnies issues directement de l’Internet, comme Yahoo! ou Google, de même qu’avec le câble avaient émergé Viacom et Turner Broadcasting. Le rapprochement entre entreprises de médias traditionnels et compagnies du web récentes peut être compris à double sens : les premières  reconnaissent l’importance du nouveau média et de sa logique de service, les deuxièmes ont besoin des premières pour accroître leurs taux d’audience et réaliser des bénéfices avec des contenus de spectacles, vecteurs de lien social. Leurs enjeux de capture visent à faire main basse sur le web, chaque méga-entreprise essayant de s’installer dans une des dimensions du document  nuémrique: Google et Yahoo ! pour son repérage (cartographies, pages jaunes, listes, requêtes, partage de documents), Microsoft pour la navigation et l’opération, Time Warner ou Fox pour la production et diffusion de récits et contenus, Facebook pour la discussion en réseaux et les échanges entre les deux (spectacles et services)…

Voir le tableau de Hollyweb   :  http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127

The new boundaries of Childhood, Mediated well-being and the Shuttle screen

23 juillet 2012

Research on childhood in the media has inherited from perspectives coming mostly out of sociology, where the child was considered in relation to two institutions, the family and the school. In many ways, the child was and still is construed as the student or the learner, in a relation of dependence to the adult. The socialisation of the child is mostly examined within the frame of these institutions of social reproduction and how they take him or her in charge. The more recent view of the child as an autonomous person, endowed with agency, comes in the shape of Childhood Studies and incorporates the media as part of this autonomy (telephone, internet), never far from the material conditions that allow for this autonomy (access to more money as a way of being integrated in the consumer market). This analysis is further integrated in the mutations of family styles, especially in relation to media consumption: families are considered less and less authoritarian (media control by adults), and more and more liberal (no control by adults) or participatory (negotiated control by adults and children).

Within Childhood Studies, the equation may vary with the countries and regions considered: the degree of autonomy and agency of the child can be fostered, tolerated or denied; the belief in the creative genius of the child can be mitigated by the need to educate him or her. The usual attributes of age are no longer delineated just by physical development but also by areas of interest and emotions. The boundaries of the body are also demarcated by moods, abilities and capacities. Social, cultural and mental realities are more taken into account thanks to neurosciences and social cognition. As a result, well-being has also been enriched as a multidimensional construct, moving away from material and physical dimensions to incorporate psychological and societal ones, in relation to education, risk and, increasingly, young people’s own self perception. In relation to media, this construct implies the consideration of the emergence of “mediated well-being”, as media intervene more and more in the ways children are empowered or inhibited in their self-construction and their social learning.  This emergence is confirmed by the fact that media have come to represent the second activity of young people after sleep (1 500 hours per year on average), far ahead of time spent with teachers (830 hours per year on average) and even parents (50 hours per year of quality time on average).

As the boundaries of childhood are being renegotiated so are the boundaries of media. The characteristics of media have evolved as well they have become more and more ubiquitous in the household and as many more combinations across media and with mix media have become possible (especially with digitization). This complexity has produced a qualitative shift in communication: more channels have led to more decentralized distribution of messages; more options for the audience have increased the interactions with communication processes; and ultimately with digital media, more opportunities to modify format and content have allowed for more autonomy and creativity. Media have added many technological layers to their offer, going from terrestrial signal to satellite and cable; they can combine mass communication (one to many) with interpersonal communication (few to few), with options such as e-mail, discussion lists, chat services, social networks; they have moved from mass-scale (broadcasting) to small-scale (narrowcasting) to micro-scale (microcasting such as blogging, twitting, …), and some already anticipate the nano-scale of mediawares. They have come to form a multimedia environment that children seem to navigate much better than the adults, and where knowledge and content traditionally available only to adults is now of easy access to them.

A recurring pattern can be noticed as concerns mediated well-being: with each new media, the debate on harmful content and harmful behaviour is re-ignited, via media panics (defined as intense public concern over the media, conveyed by the media themselves).  The new programme (reality programming for example) or the new vehicle (internet for instance) is perceived as a risk for family patterns and mainstream culture. In the United States, where such panics often start, it was so with the Payne fund studies on movies as early as 1933 and has continued ever since with television and violence (Surgeon General’s report in 1973), internet and cyberpaedophilia with the Communications Decency Act in 1996… It seems that the tension between ill-being and well-being is a legitimizing force for each new media. The issue of childhood and its stakes for society is mobilized to validate new contents, new formats, new vehicles and new social practices that are of interest to adults and to the media industry. At the same time, the perception that mediated learning moves away from legitimate institutions such as the church, the school and the family, to include media that do not present themselves as institutions and socialize children without adult supervision, is not easily accepted by communities of interest such as teachers or parents. As a result, they tend to deploy means of slowing down media penetration and, within media corporations themselves, the long standing ones tend to invent legal and procedural tools to decelerate the potential for disruption of the new comer and take advantage of it in the process.

These rapid changes bring with them the realization that childhood is a social and cultural construction and that media are taking a bigger and bigger portion of the time to do such construction. The future is all the more difficult to predict as the media are on shifting grounds as well. Some uncertainties remain as to how the two subsystems of the digital era will evolve: TV-based developments will continue and so will computer-based developments. Digital media might seem as if they have displaced audiovisual ones but in fact, online television remains a major provider of stories, as narrative remains a central piece of social learning and interaction. The audiovisual networks are still the providers of dominant narratives (series, games, cartoons,…), that are then recycled on the digital social networks.

There is a shuttle screen situation as it were, in which what happens on the top surface screen of audiovisual media sources for fiction and information is discussed within the deep bottom screen of digital network media with feedback to the top surface screen (with fanfictions and webseries for example, but also modified scripts and scenarii according to audience reactions…).  Even traditional reading and writing with book format is captured in the maelstrom of the shuttle screen, as paper moves to video display in the shape of tablets and pads. None of these mediated forms of storytelling are going to disappear; their relative order and hierarchy of use is going to be tailored on the cursor of people’s desires and abilities…

 

Batman : quand la violence des super héros crève l’écran

23 juillet 2012

Le 20 juillet, lors de la nocturne spéciale du dernier Batman de la trilogie de Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, James Eagan Holmes est entré dans une salle de cinéma, habillé en armure de super héros mais avec un masque à gaz. Il a envoyé des vapeurs fumigènes dans le hall et a commencé à tirer sur les spectateurs, tuant 12 personnes et en blessant 58.  La scène se place à Aurora, près de Denver dans le Colorado, à une vingtaine de kilomètres de Columbine, où eut lieu la tragédie du 20 avril 1999, quand deux adolescents avaient causé 13 morts et 26 blessés avant de se donner la mort.

Holmes a été arrêté vivant. Brillant étudiant en neuro-sciences, intéressé par les désordres neurologiques, son acte est difficile à expliquer, si ce n’est qu’il prétend être le Joker, l’ennemi de Batman. Le film montre toute une série d’attaques brutales où le super héros se comporte comme tout vilain qui se respecte, créant toutes sortes de désordres publics, avec notamment une scène de fusillade dans un stade de football américain plein à craquer.  Les armes du tueur étaient toutes achetées légalement, (fusil d’assaut Smith et Wesson, fusil de chasse Remington, deux gros Glock calibre 40, achetés dans des magasins avoisinants, et toutes sortes de balles et munitions acquises via internet).

L’histoire se répète dans cette combinaison spécifiquement américaine où la violence à l’écran peut être portée à la ville du fait de l’accès facile et peu contrôlé à toutes sortes d’armements. Dans d’autres cultures, potentiellement tout aussi violentes et exposées au même type de film, le passage à l’acte est réduit et la fiction peut rester de la fiction… Si le film n’a pas directement causé le massacre, la présence d’images violentes, endémique des représentations américaines, est une invitation à ce type de comportement de par sa banalisation et parfois, sa glorification. Ce genre de massacre de masse, généralement très planifié, n’est  jamais connecté à des comédies romantiques et il est donc difficile d’ignorer le contenu et les valeurs colportées par ce genre de représentation très manichéen et apocalyptique. Le massacre en dit tout autant sur la violence de la culture américaine que sur celle de sa fiction, qui a inventé des super-héros d’une brutalité inouïe. A la ville comme à l’écran, la cohérence culturelle se recycle et se conforte.

Les médias américains prennent bien soin de ne pas soulever ce genre de questions car elles sont complexes et appellent une réponse où les relations de cause à effet doivent être développées, avec les conséquences à assumer en bout d’analyse. Leur rôle est  à double tranchant. Alors que la fiction a produit l’opportunité, l’actualité s’en saisit :  les journaux se félicitent de la couverture de l’événement,  la présentant comme de l’ordre du « journalisme citoyen».  Il est apparu live grâce à une vidéo amateur sur portable relayée par une station de télévision de Denver, KDVR, non sans que le jeune vidéaste, Shantyl Toledo, ne l’ait postée sur YouTube (http://bit.ly/SM8nuB). La mauvaise qualité de la prise de vue ne compte pas, face à l’immédiateté de l’acte. Difficile de savoir qui va l’emporter en célébrité, le tueur qui est désormais en vidéo ou le jeune amateur journaliste qui l’a filmé… les deux sans doute, pour quinze minutes d’attention mondialisée.

L’écran-navette est ici à l’œuvre. Le récit de surface sur l’écran audiovisuel est relayé, discuté, commenté sur l’écran réticulaire des réseaux, en profondeur. Le relais des journaux et de la télévision est pris par les blogs et les tweets, qui commentent tout à la minute près.   Il aide à effectuer le travail de deuil, d’accompagnement émotionnel… Dès le lendemain, tous les supports sont revenus sur chacune des 12 victimes, notamment la plus jeune (6 ans) et sa mère inconsolable ou encore ce jeune militaire qui a péri en se plaçant entre les balles et sa jeune fiancée et son frère.   Des scènes de rue, avec des autels improvisés où le drapeau américain côtoie des fleurs, des croix, des peluches… sont aussi commentées et disséquées, associant cet acte à la mémoire d’autres fusillades antérieures.

Mais cette énième fusillade n’aura sans doute pas d’impact sur le Deuxième amendement qui accorde le droit au port d’armes, surtout pas en cette période électorale. Mitt Romney (Mormon de confession) s’est contenté de parler de compassion et d’amour, car « there is so much goodness at the heart of America » (Romney, le samedi 21, à Bow, NH). Elle ne générera sans doute pas de réflexion sur l’éthique de la presse non plus… Warner Bros tout comme Sony, Disney et Universal ont décidé de ne pas annoncer d’emblée les entrées du week-end, par respect pour les victimes. Mais le massacre n’a pas empêché les fans d’aller au cinéma et le film sera sans doute un des plus beaux succès au box office de l’année. Le problème avec des cas matriciels comme Columbine ou Aurora, c’est qu’ils jouent exactement le rôle qu’ils sont censés jouer : ils suscitent l’émotion sur le moment mais l’émoussent en même temps ; ils banalisent ce type d’action violente et empêchent la réflexion à long terme sur ses causes et ses conséquences.

Le phénomène Lolicon et la quasi-pornographie

23 juillet 2012

Sur Internet et notamment Youtube trainent des images de jeunes fillettes européennes ou nord-américaines maquillées comme des geishas, avec la bouche menue et peinte en rouge et les yeux arrondis à l’occidentale, en un contraste frappant entre Orient et Occident. Elles se font traiter de Lolicon, un terme dérivé de Lolita, avec la même idée archaïque : la jeune adolescente aguicheuse qui vient tenter de sa chair fraiche l’homme mur à la libido fatiguée. Ce phénomène, relativement récent dans nos pays occidentaux, se branche sur un imaginaire pornographique importé du Japon, et se greffe sur la culture manga qui est très présente dans la culture jeune mondialisée. Le passage du manga à l’exploitation commerciale en ligne se fait sous la forme des loli-photobooks. Les Dakota Rose et autres « putes de l’attention » (traduction un peu crue mais littérale de « attention whore ») s’inspirent de personnages fictifs tirés de ces mangas pseudo-sentimentaux pour construire leur identité réelle et virtuelle et se faire une réputation dont certaines espèrent voir des retombées financières ou professionnelles.

En soi, ce phénomène relève d’une mise en scène quasi-pornographique, pas d’érotisme léger. Dans ces photos ou vidéo mises en ligne, les caractéristiques de la pornographie sont toutes convoquées, qui organisent l’érotisation et la sexualisation : les expressions faciales, le positionnement des jambes, les mimiques suggestives de plaisir, de surprise, …   L’effet recherché est incitatif, et exprime une invitation au désir, même en l’absence de désir (laquelle est patente, dans la mesure où les Lolicon sont des pré-adolescentes, voire des adolescentes, qui s’adressent à un public inconnu transformé en voyeur de peep-show).

Ce traitement quasi-pornographique de la pré-ado est symptomatique d’un déficit d’évolution des mentalités (et ce d’autant plus qu’il est importé d’Asie).  En dépit de la déconstruction des notions de sexe et de genre  et des avancées de la sociologie et de la psychologie, le continent « noir » de Freud continue à faire des ravages : la petite fille n’est qu’une boîte vide, qui doit se conformer à l’image que s’en font certains hommes, plus âgés. Malgré la libération de la femme, c’est toujours la virginité qui reste l’enjeu, sans réel accès au désir et au plaisir qui est le sien. L’homme mal libéré s’en sort en renforçant les normes d’internalité et les pratiques d’évaluation qui assujettissent les femmes au moment où elles sont les plus vulnérables, la pré-adolescence, sans  violence autre que symbolique. La sexualité de la fillette est l’enjeu parce qu’elle conditionne le relationnel de l’adulte à venir et notamment sa plus ou moins grande soumission à la sexualité de l’homme.

Contrairement à la légèreté ludique des apparences, la montée en visibilité des Lolicon traduit donc l’angoisse des hommes face à la chute progressive du patriarcat et correspond à un pic de résistance dans l’avancement de l’égalité des sexes. Ils gèrent d’autant mieux cette angoisse qu’ils contrôlent les moyens de production de l’imaginaire social. La classe d’âge des mâles qui arrive dans les lieux de pouvoir et de décision des médias (les producteurs, les designers de plateformes et de blogs, les diffuseurs,…) est acculturée au libéralisme et à la libération sexuelle, certes, mais elle est confrontée aux affres de son vieillissement car les premières cohortes de babyboomers  sont en train de  partir à la retraite.

Il ne s’agit pas ici de poser l’innocence de l’enfant à la perversité de l’adulte, mais de montrer comment l’enfant internalise les messages des adultes, aux prises avec leurs propres tentations voyeuristes, pédophiles, et leurs angoisses face à la limite d’âge (symbole de limite de performance sexuelle aussi). Cette hypersexualisation des fillettes peut mettre le féminisme en échec. Elle correspond à un manque de questionnement sur les relations maternité/paternité qui est sans doute une des faiblesses des différents mouvements de libération sexuelle récents (sans parler des théories psychanalystes) qui n’ont pas pris en compte les avancées de la cognition en termes d’ « attachement » comme fonction structurante de l’amour.  Elle est également liée à la disparition progressive du clivage enfance-adolescence qui s’apparente à celle du clivage masculin-féminin. Elle reflète les grandes incertitudes sur l’identité personnelle, qui rend les identités de rechange encore plus saillantes et désirables à l’adolescence, et au-delà. Enfin elle est révélatrice du désarroi amoureux à une époque de fragilisation de la famille et de l’école, en manque d’autorité.

De leur côté, les Lolicon ont le sentiment de participer à la connivence sociale sur les normes attendues des filles. L’avantage d’un script comme celui de la Lolicon, c’est qu’il fournit d’emblée l’utilité de la personne (ce que l’on peut en faire), plutôt que l’essence de cette  personne (ce qu’elle est vraiment).  Cela enferme la Lolicon (tout comme la Lolita) dans deux registres catégoriels, l’un en rapport à sa description (elle porte des vêtements aguichants), l’autre en rapport à son évaluation par l’adulte (c’est une petite pute en puissance).

Narcissiques ou pas, les petites Lolicon ont internalisé à leur manière la valeur sociale des stratégies d’auto-présentation. Elles acquièrent des procédures de comportement par induction et par modelage, en fonction des gains sociaux qu’elles espèrent acquérir ce faisant. Elles sont socialement très efficaces en communication et réceptives à l’information, mais ne se rendent pas compte que celle-ci est ouverte à toutes sortes de manipulations des adultes à leurs propres fins. C’est ce qui explique qu’elles ne reçoivent pas le message d’opprobre sociale  ou qu’elles passent outre (elles se font régulièrement insulter en ligne et peuvent être victimes de campagnes ciblées, de messages de haine, de cyber-harcèlement, voire de passages à l’acte violent comme le viol, ce qui fut le cas pour Dakota Rose). Ce qui les intéresse, c’est l’usage qu’elles peuvent faire des constructions médiatiques pour leur auto-présentation et elles sont capables de dissocier procédures (positives) et valeurs (négatives). Elles veulent être des individus dominants (par rapport à d’autres filles moins actives ou intéressées) dans un groupe dominé  (les femmes par rapport aux hommes). Socialement elles espèrent être récompensées par plus de succès, d’autant que le bilan médiatique est en apparence positif à l’égard des starlettes. Par les imitations et mises en scène répétées des gestes de stars, elles travaillent  sur leur propre mémoire, qui peu à peu, va oublier l’original et ne garder que la copie qu’elles vont sauvegarder, ce qui permet l’appropriation du comportement. Elles s’insèrent ainsi dans une vision narcissique de la société de consommation, qui tend à faire croire qu’elles choisissent seules d’être ainsi (alors qu’elles y sont fortement incitées par les modèles médiatiques, avec la complicité maternelle souvent) et qu’elles sont des femmes fatales dont les hommes sont les victimes (alors que c’est l’inverse).

Elles s’inscrivent dans une démarche qui vise à attirer l’attention sur leur jeu, et certaines envisagent même de devenir des professionnelles. Par le biais des loli-photobooks, elles cherchent à se construire une réputation virtuelle, avec des retombées possibles hors-ligne.  Les Lolicon rentrent dans le processus spécifique au web de la lutte pour l’attention, dans la marée des images suscitées par les plateformes prêtes à médiatiser comme Facebook ou Youtube. La démocratisation du web est telle qu’elles ont accès à des outils de professionnels traditionnellement réservés à l’adulte, désormais à leur portée. Elles peuvent même se présenter en expertes sans en avoir le titre.  Ainsi, certaines d’entre elles donnent des cours de maquillage et de coiffure en ligne, et révèlent leurs trucs et leurs astuces. D’autres font appel au réseau pour lever des fonds (afin de payer leurs études, par exemple), par micro-intermédiaires et monétisation propre.

Dans l’ensemble, elles s’inscrivent dans une démarche d’auto-entrepreneur (souvent soutenue par les parents qui espèrent aussi y faire des bénéfices). Mais leurs trajectoires peuvent varier entre amateurisme et professionnalisme. Certaines d’entre elles restent au niveau de l’amateurisme bon enfant, d’autres espèrent être repérées par des agences spécialisées dans le look et la mode et sont sur un itinéraire de pro-am, en voie de professionalisation. Les amateurs restent dans le jeu et relèvent de la pratique culturelle du fan, exprimant leur créativité et leur quête d’identité par raccord avec le personnage du manga qui les captive. Les aspirantes pro-am se soumettent à des règles strictes (la Lolicon retravaille son corps constamment) et espèrent construire leur notoriété avec un usage orienté des réseaux sociaux et un marketing de soi qui dépasse la simple auto-présentation. Elles sont un peu victimes des success-stories du web 2.0 qui alimentent le mythe de la reconnaissance directe du talent par le biais de plateformes qui imbriquent des logiques de communication personnelle et de masse et où cohabitent des amateurs et des professionnels.

A ce rythme, les Lolicon courent le risque de se faire exploiter gratuitement, avec des adultes qui en profitent à moindre frais.  L’échange sur les plateformes comme Youtube est un faux échange car il bénéficie à deux tierces parties :   le canal de diffusion qui se paie avec la pub, le spectateur-voyeur qui se rince l’œil pour par un sou.  L’enfant ne gagne rien, même si son travail est exploité… En outre, ces contenus autrefois réservés à l’adulte sont désormais accessibles à d’autres enfants, prêts à imiter leurs pairs. La législation relevant de la protection de la jeunesse a du mal à s’exercer à leur égard, étant donné le caractère interlope du phénomène et la difficulté à prouver que ces comportements et représentations incluant l’image d’un mineur peuvent choquer le jeune public et relèvent de la pédopornographie virtuelle.

 

L’infobésité ou l’urgence de maîtriser la validité de l’information

23 juillet 2012

Les accélérations et amplifications du passage au numérique, surtout depuis les années 2000  où la convergence se fait sur le web 2.0, ont pénétré dans toutes les activités, scolaires et non-scolaires. Elles confirment deux tendances paradigmatiques fortes de la « société de l’information » : le passage d’une économie de consommation à une économie de participation, avec l’organisation culturelle et sociale y afférant ; la validation de l’information comme matière première de cette nouvelle « culture de l’Information ». L’agenda numérique de l’Union européenne prévoit que 90% des activités et emplois du futur, notamment ceux liés à l’innovation, passeront par des écrans et des réseaux à l’horizon 2025. L’employabilité des jeunes issus de l’école dépend donc de compétences anciennes et nouvelles, à développer autour de l’information et de la gestion de son flux continu. On ne naît pas infobèse on le devient, si on ne fait pas attention.

Dans ce contexte, l’enjeu est de comprendre le nouveau rôle de l’usager dans la validation de l’information. La maîtrise de l’information devient un enjeu majeur, pour tous les secteurs : public (état), privé (entreprises) et civique (société civile et citoyens). La preuve en est le succès du terme « éducation aux médias » ou encore « éducation à l’information », qui, depuis 2005, font l’objet de directives européennes, de recommandations du Conseil de l’Europe, d’offres de curriculum de l’UNESCO… Dans la société de l’information, la maîtrise de la matière première est une condition de succès (personnel, économique, social et culturel). Du coup, la nature et la qualité de cette information deviennent essentielles à évaluer. Les enjeux de cette culture de l’information relèvent donc de stratégies de fiabilité, de crédibilité, de pertinence des sources, d’évaluation des informations, que celles-ci soient d’ordre technique, spécialisé ou généraliste, qu’elles relèvent du code, de l’actualité ou du document.

Ces enjeux et stratégies deviennent d’autant plus cruciaux à maîtriser que c’est désormais l’usager qui est en position d’autorité et de responsabilité par rapport à l’information qu’il produit, retraite, mixe, diffuse et recense. L’ère numérique confère à l’usager des capacités et des stratégies lui permettant de contrôler toute la chaîne de l’information, de sa production à sa mise en ligne pour diffusion. L’éditorialisation de l’information s’organise à partir de réseaux, de machines à communiquer et programmes où les « documents » acquièrent une plasticité radicalement originale  car ils sont sécables, transportables, mixables mais du coup aussi falsifiables.

D’où l’importance d’une formation complète au traitement de cette matière première, que ce soit par la sensibilisation (dans les petites classes) ou par l’approfondissement (en lycée), et par contrecoup, l’importance d’une formation pertinente des personnels rassemblés autour de l’usager-apprenant, l’éducateur, le professeur, tout comme le documentaliste.

Pour tenir compte de cette inversion et du besoin de formation y attenant, un nouveau concept est en émergence, celui de « translittératie », dont la définition se situe à deux niveaux, pour appréhender la complexité des modes d’interaction avec l’information désormais disponibles pour l’usager :

1/ l’agencement multi-médias qui impose d’être capable de lire, écrire, compter et computer avec tous les outils à disposition (de l’écrit à l’image, du livre au blog) ;

2/ la maîtrise multi-domaines qui exige d’être capable de chercher, évaluer, tester, valider, modifier l’information selon ses contextes d’usage pertinents (le code, l’actualité, le document…)

 

En lire plus : Divina Frau-Meigs, « Prendre la mesure de la radicalité de la culture de l’information à l’ère cybériste », e-dossier de l’audiovisuel INA, 2012. 

Facebook

20 juillet 2012

Facebook, le réseau social, vient d’atteindre les 900 millions d’utilisateurs, qui peuvent se réunir au quotidien. Certains disent même qu’il s’agit du plus grand pays au monde. Les implications pour ceux qui y vivent et ceux qui en sont exclus ou choisissent de l’ignorer sont à mesurer en termes de cognition sociale, tant au niveau personnel/individuel/micro qu’au niveau collectif/macro.

En cognition sociale, l’individu trouve son bien-être lorsqu’il se situe sur sa bonne échelle d’interaction. Pour le bien-être d’une personne, elle est en général de 60-80 personnes, pouvant aller jusqu’à une petite centaine pour des individus très extravertis. Ce sont des vrais « amis », des gens avec qui on est en contact fréquent et avec qui on évolue dans la vie, pas seulement des connaissances de passage. Au-delà, ce n’est pas gérable, sauf à transformer ce cercle d’amis en petite entreprise… et les entreprises sont de plus en plus présentes sur Facebook bien sur…

Les personnes qui sauront gérer leur échelle d’interaction (souvent le miroir de leur relation réelle) sont celles qui sauront installer leur présence en ligne sans se soucier du nombre de partenaires/associés/connaissances, pour aller vers la qualité de l’amitié.  Elles auront la maîtrise des formes sociales de leurs relations territorialisées tout comme déterritorialisées.

Ces personnes seront sans doute capables de se construire autour d’objets d’attachement spécifiques (comme la musique ou la cuisine, qui font un carton sur les réseaux sociaux). Ces objets d’attachement sont aussi des objets de pratique, en couches multiples. C’est ce que dit la théorie de l’action distribuée, qui pose que la personne peut s’identifier à des couches multiples et différentes sans s’aliéner pourvu que les goûts et les pratiques soient co-construits…

De ce fait, il n’y a pas tant uniformisation de la culture malgré l’uniformisation des formats (dont Facebook est le leader très contraignant), qu’éclatement des pratiques culturelles, avec la remise en cause des hiérarchies, des statuts classiques, en faveur des réputations construites entre « pairs », le terme que je préfère quand je parle des « amis » de Facebook. Il s’agit de pairs au sens anglais de « peers », signifiant des gens qui partagent une même pratique choisie (pas une question d’âge nécessairement donc), établissant une situation de connivence/surveillance (le sens du verbe « to peer » en anglais, de type panoptique).  D’où l’importance des leviers de construction de la notoriété sur les réseaux sociaux comme Facebook (compteurs, classements, commentaires,…), qui permettent de mesurer l’échelle d’attachement et de bonne interaction. Les  individus les plus à l’aise sont ceux qui se gardent d’exploser vers la quantité pour rester sur la qualité des relations… C’est tout un apprentissage, et toutes les personnes ne sont pas égales entre elles dans les e-stratégies et les compétences cognitives pour l’attention et l’attachement…

Cet attachement en co-construction est ce qui change dans les relations actuelles permises par les réseaux, car il s’oppose à l’autonomie tant recherchée par l’individualisme libéral.  Il se fonde sur les pratiques anodines et sur des besoins liés à l’expérience vécue, souvent reliée au corps (procédures, comportement ritualisé,…).  Il se construit, paradoxalement, à partir d’une plateforme complètement au service de l’économie libérale…

Au niveau collectif, il y a une autre échelle d’interaction, de type commercial, qui transforme les individus branchés sur Facebook en temps de cerveau disponible pour la publicité, une publicité discrète et ciblée individuellement mais très présente. Facebook n’est surtout pas un « pays » mais une entreprise, pas très différente de Nielsen ou de Médiamétrie somme toute, qui vend l’attention et l’attachement comme un service à des marques…


%d blogueurs aiment cette page :