Hollyweb et l’écran-navette (2e partie)

Les fondateurs et leurs alliés ont été progressivement « incorporés », au sens littéral du terme au capitalisme américain de l’ère cybériste, un capitalisme matriciel basé sur l’économie du document numérique, sécable et modifiable à volonté.

Le grand récit du web reste encore à écrire et se dessine à travers  certains auteurs comme Tim Wu (sur la montée de l’empire informatique),  Danah Boyd (sur les réseaux sociaux), John Battelle (sur les moteurs de recherche), Chris Anderson (sur la longue traine). Peu à peu l’ombre des grands pionniers s’efface pour laisser la place aux corporations qu’ils ont mises sur pied.    Quelques personnalités fascinent comme Steve Jobs, Bill Gates, Sumner Redstone,… car  ils correspondent à la figure du self-made men (l’absence de femmes et de minorités est frappante) et au mythe libertaire d’un Internet issu de la volonté individuelle d’acteurs libres, de la co-opération généreuse et spontanée d’un nombre croissant d’individus n’appartenant ni aux corporations ni à l’État. Ce mythe des origines, en dépit de certains éléments de réalité, occulte le fait que le gouvernement américain, par le biais du Ministère du commerce (et non plus de la défense), a investi des fortunes pour  créer l’infrastructure nécessaire à la création du World Wide Web et garde le contrôle des serveurs racines (root servers) par le biais de ICANN, Verisign, IETF, 3WC…

L’étape actuelle est une étape de clôture avec plusieurs tendances, caractérisée par la collusion des intérêts nationaux et politique relayés par les militaires (l’après guerre froide a très vite été suivi de la guerre tiède contre le terrorisme qui a permis de remettre la surveillance et la sécurité des systèmes au centre, au profit de Cisco, Microsoft, Viacom, GE,…) et des intérêts économiques relayés par les méga-corporations de Hollyweb, qui font de plus en plus pressions sur l’état pour éliminer le chaos créé par la multiplicité des services offerts et leur multidirectionnalité.  Hollyweb en appelle à la représentation politique, faisant pression par ses lobbies (car Hollyweb a fini par aller à Washington, malgré sa répugnance de départ) pour que l’État applique un certain nombre de limites régulatoires, que ce soit par la Federal Communications Commission (voir le débat sur la neutralité du net) ou même le Congrès (PIPA, SOPA, contre la piraterie informatique).   Ce sont les méga-corporations et les agences gouvernementales qui essaient de trouver des compromis négociés aux questions des usagers sur la liberté d’expression, la propriété intellectuelle, la protection de la vie privée sur l’Internet.  Les tensions se traitent entre comités d’experts sur des cas particuliers comme le cas de itunes (pour le téléchargement de la musique), de Microsoft (pour la navigation), ou de l’encryption (pour la protection des données).

Cette étape marque une nouvelle mutation du capitalisme que certains qualifient de   « cognitif », mais qui est en fait «  matriciel » : les modes de gestion de l’entreprise se convertissent au matrix management, qui conçoit les ressources humaines comme un fonctionnement en réseaux multi-tâches où tous ont le sentiment de pouvoir s’investir.  Toutes les fonctions et les ressources sont réglées, que ce soit les relations  humaines ou les infrastructures techniques et hiérarchiques. Le but est de contrôler en douceur, et dans sa totalité, le travail collectif et les conflits sociaux.  L’organisation du travail et les relations syndicat-patronat s’en trouvent remodelées, en apparence du moins, puisque les problèmes de dégraissage et de licenciement sont en fait répercutés dans une périphérie trop éloignée (outsourcing) pour susciter des mouvements de solidarité conséquents. Reste que les centres de décision et de recherche, que ce soit le contrôle du capital ou du développement, se concentrent aux Etats-Unis, plus précisément même en Californie.   La globalisation est partiellement une américanisation déguisée, qui ne reflète qu’une accélération des échanges commerciaux par ailleurs commencée au siècle dernier.  Les Américains n’y perdent pas vraiment leur identité, ils imposent la leur.   La marchandisation du monde ne relève pas seulement de l’espace géographique mais aussi de l’univers politique et idéologique.  Et celui-ci tend à présenter une vision sublimée, sans frottement, des relations sociales et économiques modulées par la technologie et les systèmes électroniques commerciaux, qui reste, il ne faut pas s’y tromper, une industrie lourde : minerais rares,  réseaux filaires et optiques, satellites, recherche et développement, stockage, ….

Face à cet hégémonisme américain, quelques résistances s’organisent, au sein même de la société américaine comme à l’extérieur.  La Révolution de l’information ne s’est pas produite comme on l’attendait et là où on l’attendait.  Elle n’a pas transformé les relations entre espace public et espace privé. La prise de décision partagée entre les corporations et les instances qui leurs sont inféodées au niveau politique n’a pas changé.   Les hiérarchies et les oligopoles ne sont pas tombés, voire ils se sont renforcés en se redynamisant de l’intérieur par une petite cure de jouvence électronique.   La Révolution qui a eu lieu est une révolution de procédures, qui permet encore plus de contrôle de la distance géographique et de la vitesse d’exécution des tâches routinières.

Certains penseurs et activistes américains sont très critiques de cet état de fait, comme Yochai Benkler (sur la richesse des réseaux et des biens communs ouverts), Laurence Lessig (sur le contrôle par le code et les métadonnées), Bill Dutton (qui insiste sur la présence d’une société civile émergente, constituée en 5e état), Marc Rottenberg (sur l’importance de la vie privée). Ils développent à leur manière une contre-proposition, une sorte de gouvernance par le bas, pour maintenir le potentiel de démocratisation des réseaux numériques.  Ils militent pour un accès au document à toute une classe d’âge et  à des populations qui n’avaient pas accès à l’information auparavant.

A l’extérieur, la déconstruction des réseaux d’influence dans le choix des documents dominée par Hollyweb est dénoncée par certains pays et activistes. L’Union Européenne poursuit en justice Google et Microsoft pour leur situation de monopole, tout comme pour leurs infractions caractérisées à la vie privée et à la sécurité des données.  Les risques d’aliénation associés à la dépossession des traces font émerger des phénomènes de résistance comme la réclamation d’un droit à l’oubli ou encore la création de collectifs comme le collectif Anonymous ou encore la class action menée contre Facebook, qui intente une action juridique pour exiger du réseau social qu’il restitue des données,  comme une sorte de droit de regard sur la trace, même si celle-ci,  à ce stade, reste la condition de commercialisation du numérique.

Par ailleurs, les discussions sur un traité international de la gouvernance d’internet vont bon train dans plusieurs enceintes autres que le ministère du commerce américain : l’OCDE, l’UIT, le forum de la gouvernance d’internet…  Sans compter la montée en puissance de pays comme la Chine qui menace sans cesse de créer son propre serveur racine et dont Baidu, le moteur de recherche national, compte plus de consommateurs que le Google américain (sans chiffre d’affaires comparable toutefois).  Il reste enfin la solution à long terme, qui consiste à anticiper sa traçabilité et donc passe par la translittératie,  cette forme d’éducation aux médias qui implique une connaissance de l’information, de l’informatique sociale (algorithmique) et une compréhension du fonctionnement de l’écran-navette pour s’assurer une réelle maîtrise des spectacles et des services de la culture numérique

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One Comment sur “Hollyweb et l’écran-navette (2e partie)”


  1. […] -Frau-Meigs, Divina. Médias-matrices [en ligne]. 2012, [consulté le 20 mars 2014]. Hollyweb et la navette écran (2e partie). https://mediasmatrices.wordpress.com/2012/07/23/308/ […]


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