Batman : quand la violence des super héros crève l’écran

Le 20 juillet, lors de la nocturne spéciale du dernier Batman de la trilogie de Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, James Eagan Holmes est entré dans une salle de cinéma, habillé en armure de super héros mais avec un masque à gaz. Il a envoyé des vapeurs fumigènes dans le hall et a commencé à tirer sur les spectateurs, tuant 12 personnes et en blessant 58.  La scène se place à Aurora, près de Denver dans le Colorado, à une vingtaine de kilomètres de Columbine, où eut lieu la tragédie du 20 avril 1999, quand deux adolescents avaient causé 13 morts et 26 blessés avant de se donner la mort.

Holmes a été arrêté vivant. Brillant étudiant en neuro-sciences, intéressé par les désordres neurologiques, son acte est difficile à expliquer, si ce n’est qu’il prétend être le Joker, l’ennemi de Batman. Le film montre toute une série d’attaques brutales où le super héros se comporte comme tout vilain qui se respecte, créant toutes sortes de désordres publics, avec notamment une scène de fusillade dans un stade de football américain plein à craquer.  Les armes du tueur étaient toutes achetées légalement, (fusil d’assaut Smith et Wesson, fusil de chasse Remington, deux gros Glock calibre 40, achetés dans des magasins avoisinants, et toutes sortes de balles et munitions acquises via internet).

L’histoire se répète dans cette combinaison spécifiquement américaine où la violence à l’écran peut être portée à la ville du fait de l’accès facile et peu contrôlé à toutes sortes d’armements. Dans d’autres cultures, potentiellement tout aussi violentes et exposées au même type de film, le passage à l’acte est réduit et la fiction peut rester de la fiction… Si le film n’a pas directement causé le massacre, la présence d’images violentes, endémique des représentations américaines, est une invitation à ce type de comportement de par sa banalisation et parfois, sa glorification. Ce genre de massacre de masse, généralement très planifié, n’est  jamais connecté à des comédies romantiques et il est donc difficile d’ignorer le contenu et les valeurs colportées par ce genre de représentation très manichéen et apocalyptique. Le massacre en dit tout autant sur la violence de la culture américaine que sur celle de sa fiction, qui a inventé des super-héros d’une brutalité inouïe. A la ville comme à l’écran, la cohérence culturelle se recycle et se conforte.

Les médias américains prennent bien soin de ne pas soulever ce genre de questions car elles sont complexes et appellent une réponse où les relations de cause à effet doivent être développées, avec les conséquences à assumer en bout d’analyse. Leur rôle est  à double tranchant. Alors que la fiction a produit l’opportunité, l’actualité s’en saisit :  les journaux se félicitent de la couverture de l’événement,  la présentant comme de l’ordre du « journalisme citoyen».  Il est apparu live grâce à une vidéo amateur sur portable relayée par une station de télévision de Denver, KDVR, non sans que le jeune vidéaste, Shantyl Toledo, ne l’ait postée sur YouTube (http://bit.ly/SM8nuB). La mauvaise qualité de la prise de vue ne compte pas, face à l’immédiateté de l’acte. Difficile de savoir qui va l’emporter en célébrité, le tueur qui est désormais en vidéo ou le jeune amateur journaliste qui l’a filmé… les deux sans doute, pour quinze minutes d’attention mondialisée.

L’écran-navette est ici à l’œuvre. Le récit de surface sur l’écran audiovisuel est relayé, discuté, commenté sur l’écran réticulaire des réseaux, en profondeur. Le relais des journaux et de la télévision est pris par les blogs et les tweets, qui commentent tout à la minute près.   Il aide à effectuer le travail de deuil, d’accompagnement émotionnel… Dès le lendemain, tous les supports sont revenus sur chacune des 12 victimes, notamment la plus jeune (6 ans) et sa mère inconsolable ou encore ce jeune militaire qui a péri en se plaçant entre les balles et sa jeune fiancée et son frère.   Des scènes de rue, avec des autels improvisés où le drapeau américain côtoie des fleurs, des croix, des peluches… sont aussi commentées et disséquées, associant cet acte à la mémoire d’autres fusillades antérieures.

Mais cette énième fusillade n’aura sans doute pas d’impact sur le Deuxième amendement qui accorde le droit au port d’armes, surtout pas en cette période électorale. Mitt Romney (Mormon de confession) s’est contenté de parler de compassion et d’amour, car « there is so much goodness at the heart of America » (Romney, le samedi 21, à Bow, NH). Elle ne générera sans doute pas de réflexion sur l’éthique de la presse non plus… Warner Bros tout comme Sony, Disney et Universal ont décidé de ne pas annoncer d’emblée les entrées du week-end, par respect pour les victimes. Mais le massacre n’a pas empêché les fans d’aller au cinéma et le film sera sans doute un des plus beaux succès au box office de l’année. Le problème avec des cas matriciels comme Columbine ou Aurora, c’est qu’ils jouent exactement le rôle qu’ils sont censés jouer : ils suscitent l’émotion sur le moment mais l’émoussent en même temps ; ils banalisent ce type d’action violente et empêchent la réflexion à long terme sur ses causes et ses conséquences.

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