Hollyweb et l’écran-navette (1ère partie)

Les critiques de l’internet font souvent allusion à la puissance de l’industrie numérique américaine comme au « gang des 5 »,  à savoir : Microsoft, Cisco, Google, Yahoo! et Apple (auquel vient de se rajouter un 6e larron, Facebook). Ils évoquent par là la montée en puissance de ces corporations récentes organisées en monopole, avec le risque qu’elles « clôturent » l’internet et rendent payants des services qui jusqu’à présent étaient perçus comme ouverts ou gratuits. Mais en fait c’est l’alliance avec un autre « gang des 6 », à savoir les corporations des médias de masse (GD, Disney, Time Warner, News Corp, Viacom et CBS) avec celles des réseaux qui est le mouvement historique à suivre, Hollyweb (voir tableau sur http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127). La métaphore dominante du web n’est en effet plus celle de l’incroyable légèreté bleutée du surf mais celle de la pesanteur noire de la mine, où se pratique l’exploitation calculée des données, notamment celles de la vie personnelle.

Hollyweb est une alliance objective, où chaque corporation fait son corps de métier et contrôle un secteur d’activités bien déterminé mais s’assure la neutralité coopérative des autres. S’installe ainsi un écran à deux crans, un écran-navette caractéristique de l’ ère cybériste, celle dans laquelle nous sommes avec le web 2.0, où chaque activité (travail comme loisir) commence d’abord en ligne, avec des conséquences ou pas hors-ligne : en surface, l’écran audiovisuel continue à jouer son rôle de pourvoyeur de représentations et de récits (séries, films, sports, …) ; en profondeur, l’écran réticulaire (réseaux sociaux, jeux vidéo enligne,…) se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent rétro-alimenter l’écran de surface. Ainsi CBS est-elle la plus grosse pourvoyeuse de Video Marketplace de Google. Hollyweb organise la réalité d’une économie numérique qui projette de la culture, de l’idéologie et du politique.

Ces entreprises se sont forgé leur succès et ont pu imposé cette situation de quasi monopole dans leur domaine suite à une série de développements historiques, techniques et économiques. Historiquement, elles ont bénéficié de l’héritage de la guerre froide, et des avancées militaires du projet Arpanet, l’ancêtre d’internet. Il s’agissait de survivre à une attaque ennemie de sorte que les centres de commande vitaux du pays puissent continuer à fonctionner parce que l’information pouvait leur parvenir par d’autres voies. L’idée technique de dématérialiser les documents et de séparer les données en paquets circulant de manière décentralisée, clé de voute du processus, pour les réorganiser par le biais des métadonnées a organisé une nouvelle circulation de l’information et de son système de contrôle dont les Etats-Unis ont créé les standards, se donnant les moyens de la sécurité et de la domination des marchés.

Economiquement, elles ont  bénéficié de l’environnement de la Californie fin de siècle, caractérisée par une population très éduquée et très diversifiée, un milieu universitaire riche et dense et une financiarisation facilitée par un système de capital-risque (joint venture capitalism) adossé à un droit californien très protecteur. D’où le développement d’entreprises peu concernées par les lois du travail et du marché au départ, avec une approche par l’intéressement des employés et la prise de risque plutôt que l’emploi salarié réglementé. Elles ont été soutenues par l’Etat américain par ailleurs, avec la loi des télécoms de 1996 qui lève de facto les restrictions anti-trust chères aux Américains de l’ère moderniste, pour ce secteur spécifique permettant de spectaculaires méga-fusions caractéristiques de Hollyweb dans les années 1990 (voir tableau). A cela s’ajoute une nouvelle vision de l’économie, fondée sur l’école de Santa Fe  créée par John Holland en 1987. En s’appuyant sur les neuro-sciences, il souligne l’importance de la socialisation dans les mécanismes de décision, qui produit des choix non-rationnels très puissants chez les consommateurs, par besoin d’appartenance. Pour tenir compte des aléas de la mondialisation, il insiste sur la puissance des « réseaux adaptatifs non-linéaires » et se focalise sur la logique de l’usage plutôt que sur celle de l’offre et de la demande. Par là, il met en avant l’émergence d’autres types de biens que les biens de consommation courante, les biens expérientiels (achetés seulement après test et usage comme les logiciels ou les « apps ») et les biens relationnels (associés à des styles de vie, intangibles, comme les wikis, les blogs et les webs).

L’informatique commerciale ne fait pas autre chose, vendant du réseau social (Yahoo!, Facebook), du style de vie (Apple), et des contenus à forte valeur ajoutée hédonique comme les expériences sérielles et les jeux enligne (CBS, News Corp, Viacom,…). En permettant un repérage rapide et individualisé par la publicité, Google assure la pérennité du modèle américain commercial (et non de service public). Ce processus met les représentations médiatiques et l’écran-navette au cœur même du processus. Hollyweb l’a bien compris qui associe spectacles (productions télévision, radio, cinéma, internet) et services (navigation, sécurité, téléprésence,…). Les secteurs sont de plus en plus nettement intégrés et partagés entre les équipementiers (Cisco, Viacom, GE), les opérateurs (Google, Microsoft, Yahoo !), les diffuseurs (Apple, Disney, Time Warner,…) et les agrégateurs de liens sociaux (Facebook, Youtube,…). Le tout permet un réseau d’influence qui conditionne la production, la médiation et les usages, avec des influences d’acteurs (industries culturelles de masse, télécoms, documentation) et de nouvelles prises en compte de l’usager (profilage personnel, captation des traces de navigation et de lecture, réseau social).

La force de l’oligopole des corporations classiques reste très puissante, notamment parce qu’elles peuvent jouer sur la force de leur image de marque (brandname) et sur les catalogues de produits et de contenus déjà accumulés dans le passé.   Elles comptent sur la familiarité des consommateurs avec leurs produits pour que leur passage sur l’Internet ne soit qu’un simple transfert de supports, pas de valeurs.  C’est la stratégie avouée de Disney, Time-Warner ou de News Corp., qui veulent dupliquer sur l’Internet ce qu’ils ont su faire sur le câble. Ces corporations s’accommodent de l’émergence de quelques compagnies issues directement de l’Internet, comme Yahoo! ou Google, de même qu’avec le câble avaient émergé Viacom et Turner Broadcasting. Le rapprochement entre entreprises de médias traditionnels et compagnies du web récentes peut être compris à double sens : les premières  reconnaissent l’importance du nouveau média et de sa logique de service, les deuxièmes ont besoin des premières pour accroître leurs taux d’audience et réaliser des bénéfices avec des contenus de spectacles, vecteurs de lien social. Leurs enjeux de capture visent à faire main basse sur le web, chaque méga-entreprise essayant de s’installer dans une des dimensions du document  nuémrique: Google et Yahoo ! pour son repérage (cartographies, pages jaunes, listes, requêtes, partage de documents), Microsoft pour la navigation et l’opération, Time Warner ou Fox pour la production et diffusion de récits et contenus, Facebook pour la discussion en réseaux et les échanges entre les deux (spectacles et services)…

Voir le tableau de Hollyweb   :  http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127

Explore posts in the same categories: Emergences & monitoring

Étiquettes : , , , , , ,

You can comment below, or link to this permanent URL from your own site.

One Comment sur “Hollyweb et l’écran-navette (1ère partie)”


  1. […] -Frau-Meigs, Divina. Médias-matrices [en ligne]. 2012, [consulté le 20 mars 2014]. Hollyweb et la navette écran (1ère partie). https://mediasmatrices.wordpress.com/2012/07/23/hollyweb-et-lecran-navette-1ere-partie/ […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :