Le phénomène Lolicon et la quasi-pornographie

Sur Internet et notamment Youtube trainent des images de jeunes fillettes européennes ou nord-américaines maquillées comme des geishas, avec la bouche menue et peinte en rouge et les yeux arrondis à l’occidentale, en un contraste frappant entre Orient et Occident. Elles se font traiter de Lolicon, un terme dérivé de Lolita, avec la même idée archaïque : la jeune adolescente aguicheuse qui vient tenter de sa chair fraiche l’homme mur à la libido fatiguée. Ce phénomène, relativement récent dans nos pays occidentaux, se branche sur un imaginaire pornographique importé du Japon, et se greffe sur la culture manga qui est très présente dans la culture jeune mondialisée. Le passage du manga à l’exploitation commerciale en ligne se fait sous la forme des loli-photobooks. Les Dakota Rose et autres « putes de l’attention » (traduction un peu crue mais littérale de « attention whore ») s’inspirent de personnages fictifs tirés de ces mangas pseudo-sentimentaux pour construire leur identité réelle et virtuelle et se faire une réputation dont certaines espèrent voir des retombées financières ou professionnelles.

En soi, ce phénomène relève d’une mise en scène quasi-pornographique, pas d’érotisme léger. Dans ces photos ou vidéo mises en ligne, les caractéristiques de la pornographie sont toutes convoquées, qui organisent l’érotisation et la sexualisation : les expressions faciales, le positionnement des jambes, les mimiques suggestives de plaisir, de surprise, …   L’effet recherché est incitatif, et exprime une invitation au désir, même en l’absence de désir (laquelle est patente, dans la mesure où les Lolicon sont des pré-adolescentes, voire des adolescentes, qui s’adressent à un public inconnu transformé en voyeur de peep-show).

Ce traitement quasi-pornographique de la pré-ado est symptomatique d’un déficit d’évolution des mentalités (et ce d’autant plus qu’il est importé d’Asie).  En dépit de la déconstruction des notions de sexe et de genre  et des avancées de la sociologie et de la psychologie, le continent « noir » de Freud continue à faire des ravages : la petite fille n’est qu’une boîte vide, qui doit se conformer à l’image que s’en font certains hommes, plus âgés. Malgré la libération de la femme, c’est toujours la virginité qui reste l’enjeu, sans réel accès au désir et au plaisir qui est le sien. L’homme mal libéré s’en sort en renforçant les normes d’internalité et les pratiques d’évaluation qui assujettissent les femmes au moment où elles sont les plus vulnérables, la pré-adolescence, sans  violence autre que symbolique. La sexualité de la fillette est l’enjeu parce qu’elle conditionne le relationnel de l’adulte à venir et notamment sa plus ou moins grande soumission à la sexualité de l’homme.

Contrairement à la légèreté ludique des apparences, la montée en visibilité des Lolicon traduit donc l’angoisse des hommes face à la chute progressive du patriarcat et correspond à un pic de résistance dans l’avancement de l’égalité des sexes. Ils gèrent d’autant mieux cette angoisse qu’ils contrôlent les moyens de production de l’imaginaire social. La classe d’âge des mâles qui arrive dans les lieux de pouvoir et de décision des médias (les producteurs, les designers de plateformes et de blogs, les diffuseurs,…) est acculturée au libéralisme et à la libération sexuelle, certes, mais elle est confrontée aux affres de son vieillissement car les premières cohortes de babyboomers  sont en train de  partir à la retraite.

Il ne s’agit pas ici de poser l’innocence de l’enfant à la perversité de l’adulte, mais de montrer comment l’enfant internalise les messages des adultes, aux prises avec leurs propres tentations voyeuristes, pédophiles, et leurs angoisses face à la limite d’âge (symbole de limite de performance sexuelle aussi). Cette hypersexualisation des fillettes peut mettre le féminisme en échec. Elle correspond à un manque de questionnement sur les relations maternité/paternité qui est sans doute une des faiblesses des différents mouvements de libération sexuelle récents (sans parler des théories psychanalystes) qui n’ont pas pris en compte les avancées de la cognition en termes d’ « attachement » comme fonction structurante de l’amour.  Elle est également liée à la disparition progressive du clivage enfance-adolescence qui s’apparente à celle du clivage masculin-féminin. Elle reflète les grandes incertitudes sur l’identité personnelle, qui rend les identités de rechange encore plus saillantes et désirables à l’adolescence, et au-delà. Enfin elle est révélatrice du désarroi amoureux à une époque de fragilisation de la famille et de l’école, en manque d’autorité.

De leur côté, les Lolicon ont le sentiment de participer à la connivence sociale sur les normes attendues des filles. L’avantage d’un script comme celui de la Lolicon, c’est qu’il fournit d’emblée l’utilité de la personne (ce que l’on peut en faire), plutôt que l’essence de cette  personne (ce qu’elle est vraiment).  Cela enferme la Lolicon (tout comme la Lolita) dans deux registres catégoriels, l’un en rapport à sa description (elle porte des vêtements aguichants), l’autre en rapport à son évaluation par l’adulte (c’est une petite pute en puissance).

Narcissiques ou pas, les petites Lolicon ont internalisé à leur manière la valeur sociale des stratégies d’auto-présentation. Elles acquièrent des procédures de comportement par induction et par modelage, en fonction des gains sociaux qu’elles espèrent acquérir ce faisant. Elles sont socialement très efficaces en communication et réceptives à l’information, mais ne se rendent pas compte que celle-ci est ouverte à toutes sortes de manipulations des adultes à leurs propres fins. C’est ce qui explique qu’elles ne reçoivent pas le message d’opprobre sociale  ou qu’elles passent outre (elles se font régulièrement insulter en ligne et peuvent être victimes de campagnes ciblées, de messages de haine, de cyber-harcèlement, voire de passages à l’acte violent comme le viol, ce qui fut le cas pour Dakota Rose). Ce qui les intéresse, c’est l’usage qu’elles peuvent faire des constructions médiatiques pour leur auto-présentation et elles sont capables de dissocier procédures (positives) et valeurs (négatives). Elles veulent être des individus dominants (par rapport à d’autres filles moins actives ou intéressées) dans un groupe dominé  (les femmes par rapport aux hommes). Socialement elles espèrent être récompensées par plus de succès, d’autant que le bilan médiatique est en apparence positif à l’égard des starlettes. Par les imitations et mises en scène répétées des gestes de stars, elles travaillent  sur leur propre mémoire, qui peu à peu, va oublier l’original et ne garder que la copie qu’elles vont sauvegarder, ce qui permet l’appropriation du comportement. Elles s’insèrent ainsi dans une vision narcissique de la société de consommation, qui tend à faire croire qu’elles choisissent seules d’être ainsi (alors qu’elles y sont fortement incitées par les modèles médiatiques, avec la complicité maternelle souvent) et qu’elles sont des femmes fatales dont les hommes sont les victimes (alors que c’est l’inverse).

Elles s’inscrivent dans une démarche qui vise à attirer l’attention sur leur jeu, et certaines envisagent même de devenir des professionnelles. Par le biais des loli-photobooks, elles cherchent à se construire une réputation virtuelle, avec des retombées possibles hors-ligne.  Les Lolicon rentrent dans le processus spécifique au web de la lutte pour l’attention, dans la marée des images suscitées par les plateformes prêtes à médiatiser comme Facebook ou Youtube. La démocratisation du web est telle qu’elles ont accès à des outils de professionnels traditionnellement réservés à l’adulte, désormais à leur portée. Elles peuvent même se présenter en expertes sans en avoir le titre.  Ainsi, certaines d’entre elles donnent des cours de maquillage et de coiffure en ligne, et révèlent leurs trucs et leurs astuces. D’autres font appel au réseau pour lever des fonds (afin de payer leurs études, par exemple), par micro-intermédiaires et monétisation propre.

Dans l’ensemble, elles s’inscrivent dans une démarche d’auto-entrepreneur (souvent soutenue par les parents qui espèrent aussi y faire des bénéfices). Mais leurs trajectoires peuvent varier entre amateurisme et professionnalisme. Certaines d’entre elles restent au niveau de l’amateurisme bon enfant, d’autres espèrent être repérées par des agences spécialisées dans le look et la mode et sont sur un itinéraire de pro-am, en voie de professionalisation. Les amateurs restent dans le jeu et relèvent de la pratique culturelle du fan, exprimant leur créativité et leur quête d’identité par raccord avec le personnage du manga qui les captive. Les aspirantes pro-am se soumettent à des règles strictes (la Lolicon retravaille son corps constamment) et espèrent construire leur notoriété avec un usage orienté des réseaux sociaux et un marketing de soi qui dépasse la simple auto-présentation. Elles sont un peu victimes des success-stories du web 2.0 qui alimentent le mythe de la reconnaissance directe du talent par le biais de plateformes qui imbriquent des logiques de communication personnelle et de masse et où cohabitent des amateurs et des professionnels.

A ce rythme, les Lolicon courent le risque de se faire exploiter gratuitement, avec des adultes qui en profitent à moindre frais.  L’échange sur les plateformes comme Youtube est un faux échange car il bénéficie à deux tierces parties :   le canal de diffusion qui se paie avec la pub, le spectateur-voyeur qui se rince l’œil pour par un sou.  L’enfant ne gagne rien, même si son travail est exploité… En outre, ces contenus autrefois réservés à l’adulte sont désormais accessibles à d’autres enfants, prêts à imiter leurs pairs. La législation relevant de la protection de la jeunesse a du mal à s’exercer à leur égard, étant donné le caractère interlope du phénomène et la difficulté à prouver que ces comportements et représentations incluant l’image d’un mineur peuvent choquer le jeune public et relèvent de la pédopornographie virtuelle.

 

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