Les élections américaines 2012 en mutation : enfin le couplage entre démocratie représentative et démocratie délibérative ?

Ces élections américaines de 2012 sont inédites car il se produit une mutation au niveau des débats présidentiels. Depuis les années 1960 (Kennedy vs Nixon), ils scandaient les campagnes américaines au rythme de trois tous les quatre ans, sur les grands réseaux ABC, CBS et NBC. Même s’il n’a pu être prouvé qu’ils avaient une relation de causalité directe dans l’élection d’un candidat, objectivement et historiquement, le candidat le mieux connecté et le plus habile avec la dernière technologie de communication en date l’a toujours emporté.

Mais depuis une dizaine d’années le rituel marquait des signes d’essoufflement, à mesure que les Américains, notamment la génération du Millenium, désaffectaient autant la télévision que les urnes. Un renouveau est en cours, car la commission des débats présidentiels qui régule ces débats vient d’autoriser la création de la New Digital Coalition : AOL, Google et Yahoo! vont collaborer ensemble pour diffuser en live streaming les trois débats. Leur emboîtant le pas, ABC et YouTube ont aussi créé leur canal, « Election Hub ». En d’autres termes, les grands opérateurs de l’internet sont devenus des diffuseurs, des médias à part entière, malgré leurs grands cris du contraire…

C’est donc la manifestation claire du phénomène de l’écran-navette : en surface, l’écran audiovisuel-analogique joue encore son rôle de pourvoyeur de rituels nationaux, d’histoires d’hommes et de femmes en quête de pouvoir ; en profondeur, l’écran réticulaire-numérique des réseaux sociaux se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent alimenter l’écran de surface. Le tout produit des données de la vie privée, des Big Data, qui sont exploitées pour cibler au plus près les attentes des électeurs et fournir aux candidats toutes sortes d’opportunités d’offrir un message ciblé à un public américain très fragmenté.  Le tout permis par la loi américaine pour qui les données personnelles relèvent de la propriété commerciale, pas d’un droit humain inaliénable.

Du coup, et pour la première fois de manière si ample, à échelle nationale, se met en place le couplage de la démocratie représentative, celle qui est fondée sur la représentation et le vote en isoloir et la démocratie délibérative, celle qui est fondée sur la discussion et le vote public permanent sous forme d’étoiles, de « j’aime », de rankings… Un vieux rêve de démocratie directe est donc en marche, qui donne à tous l’impression, illusoire ou pas, d’avoir un impact sur une décision collective, qui engage le pays tout entier.

Le but est d’atteindre les désaffectés, les déçus et les indécis, qui peuvent représenter un tiers de l’électorat potentiel, peu enclin à voter, plutôt méfiants à l’égard du duopole de fait qui s’est installé entre les deux grands partis traditionnels. Paradoxalement, il s’agit donc de ramener au bercail de la démocratie ceux qui ont plutôt tendance à être dans la contre-démocratie, dans la défiance polémique à l’égard des pouvoirs établis, en leur assurant une relative réciprocité de la transparence et de la vérification, par une présentation du candidat qui se veut authentique et accessible.

Le mécanisme en étau médiatique est puissant parce que les trois fonctionnalités de ces échanges sont  démultipliées  par le fait que ce sont aussi des espaces semblables à une sphère publique en ligne : la fonctionnalité informationnelle permet d’accéder à toutes sortes d’archives et de documents récents ou anciens, la fonctionnalité relationnelle est émotive, de l’ordre de la performance tandis que la fonctionnalité transactionnelle permet l’accès à toutes sortes de services et notamment à la levée de fonds et aux dons de campagne. Si on rajoute à cela la décision de la Cour Suprême « Citizens United » de 2010 qui permet un financement privé et personnel sans précédent de la campagne, avec des fonds illimités et sans plafonnement, par le biais des groupes indépendants (les super-PAC), le couplage du virtuel et du réel est littéralement sans limites. La démocratie en sortira-t-elle grandie ? à suivre…

 

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