Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique : une erreur de perspective (partie 1)

« Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique » comme le suggère Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, est une illusion de perspective : du coup, on continue à penser le numérique d’après l’école du 19e siècle au lieu de penser l’école du 21e  siècle à partir du numérique. Donc on refait les mêmes erreurs, réforme après réforme, dont celle de penser qu’en mettant les machines à disposition le problème sera réglé.  Il faut se  démarquer de l’approche techniciste et utilitaire et se demander ce qu’apporte Internet à la personne dans une approche humaniste.

Je propose quatre apports constructifs, avérés par les pratiques des jeunes comme des adultes : l’auto-actualisation (le besoin de se réaliser, en utilisant toutes les ressources à disposition), le jeu (le plaisir de résoudre des problèmes de la vie réelle sans trop de risques), les stratégies compensatoires (la satisfaction de combler des désirs non réalisés à un moment donné par des interactions nouvelles fournies par les réseaux sociaux), l’engagement citoyen (l’envie d’agir pour sa communauté sans les freins de l’expertise, de l’âge ou de la classe). Le tout afin de faire sens de son environnement. A partir de ces usages avérés, il faut faire en sorte que l’école ne soit pas déclassée et forme à mieux comprendre, critiquer et s’approprier les contenus et les apports que cette ressource informatique met à disposition. Il faut ré-enchanter l’école en remettant ces désirs d’avenir au centre de ses missions.

C’est au prix de cette inversion que le numérique peut être un véritable levier de transformation de l’école et des pratiques pédagogiques. Cela implique d’évoluer très vite d’une logique de transmission (désormais passéiste alors qu’elle fut progressiste en son temps) à une logique de co-construction des connaissances, qui n’est pas dépendante des machines mais de la volonté humaine de procéder autrement. Il faut privilégier l’apprentissage sur  l’enseignement et donc former nos éducateurs autrement. Or ce n’est pas le cas, notamment dans les concours d’enseignement qui recrutent encore sur la base de l’acquisition de connaissances et compétences. Les termes de didactique et de pédagogie sont à revaloriser. L’apprentissage centré sur le projet de l’apprenant ou des projets distribués/partagés entre apprenants et enseignants est très peu développé en France et ne favorise pas l’autonomie et l’esprit critique de l’élève face au flux d’information continue qui lui est offert hors l’école. Du coup les pratiques des jeunes hors les murs sont invisibles ou méprisées en classe, sous-utilisées  et non-réfléchies par les enseignants qui, eux, sont déprimés de ne plus savoir comment canaliser la curiosité et l’intérêt des jeunes.  Se crée une situation perdant-perdant des deux côtés, doublé d’un gaspillage navrant d’intelligence collective.

Cela suppose de préciser ce qu’« Eduquer au numérique »  veut dire. Le numérique n’existe pas en tant que tel : il faut inventer les cultures qui vont avec. Cela veut dire toujours savoir lire, écrire et compter bien sur, mais aussi savoir coder ou mieux « computer » au sens de savoir chercher, évaluer et modifier l’information en ligne.  Il s’agit à présent d’inventer une « translittéracie »,  une alphabétisation nouvelle qui incorpore l’éducation aux médias, à l’information et à l’informatique.  C’est un apprentissage de base, indispensable à l’autonomie de tous (sans faire de tous des programmeurs, ce qui relève de la formation technique et professionnelle). Nous avons raté la première insertion du code à l’école aux débuts de l’informatique. Elle est devenue plus conviviale et moins mathématique ; elle peut s’apprendre de manière ludique comme avec Scratch (un programme pour faire des récits créatifs à partir du calcul booléen dès le primaire) ou avec la préparation ludique au concours Castor (dès la sixième).

La réforme ne semble pas prendre en compte ces besoins d’appropriation chez les tout-petits, et s’attèle à la terminale, quand c’est déjà trop tard. Pire, elle ne vise pas à combler la falaise mentale entre sciences et humanités, en maintenant un  saucissonnage et un cloisonnement pré-numérique entre éducation à l’informatique d’une part (récupéré par les sciences dites dures) et éducation aux médias et à l’information d’autre part (laissé au bon vouloir des uns et des autres). Il est urgent de se rendre compte que l’informatique est sociale et conviviale et qu’elle ne saurait être la réserve de certaines sections au détriment d’autres. Elle est essentielle pour aider les jeunes à créer des cultures numériques variées et répondant tant à leurs aspirations personnelles qu’à leurs aspirations à la citoyenneté et à l’employabilité. Il serait tant en effet que l’école revoit ses relations au monde du travail et notamment à la production d’emplois d’avenir.

Explore posts in the same categories: Opinions

Étiquettes : , , ,

You can comment below, or link to this permanent URL from your own site.

One Comment sur “Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique : une erreur de perspective (partie 1)”


  1. […] Partie 1 : Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique : une erreur de perspective (partie 1) […]


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :