Les bombes à retardement de G.W. Bush : les pièges du déjà-vu

Les atermoiements actuels des politiciens et de l’opinion publique concernant la Syrie révèlent certaines des bombes à retardement posées par le précédent président américain, GW Bush, non seulement aux Etats-Unis mais dans le monde, encore sous le choc de l’intervention américaine en Iraq. Avant de quitter le pouvoir, il a pris soin de laisser au Congrès un grand nombre de personnes ayant voté pour la guerre en Iraq, qui sont toujours là et  font obstruction au président Barack Obama alors qu’elles l’avaient soutenu. Ses poids-lourds  néo-cons de l’époque, —John Bolton, Dick Cheney, Karl Rove et Donald Rumsfeld pour ne mentionner que les plus vociférants—, occupent toujours les ondes pour dénoncer le manque d’autorité du président, le recours maladroit au Congrès pour légitimer son action, le choix de la diplomatie par contraste au réel imaginaire créé par son prédécesseur.

Quant aux autres, pourquoi s’opposent-ils ? Parce que le processus a un air de déjà-vu, et rappelle une situation-piège à laquelle ils se sont laissés prendre une première fois, en se jurant que cela ne se reproduirait plus : preuves incertaines d’emploi d’armes chimiques, intérêts peu explicites de l’intervention militaire, présence supposée d’Al-Qaïda, … Et G.W. Bush dans tout cela ? Le principal intéressé refuse de s’exprimer et s’en lave les mains : dans sa baignoire, il peint ses orteils.

Les médias, quant à eux, se mouillent, tout en se faisant piéger par cet air de déjà-vu qui est, à proprement parler, un effet (audio)visuel : il se fonde sur la familiarité que les gens ont avec les images vues des centaines de fois, ce qui leur donne un script dans leur mémoire sur lequel ils peuvent appuyer leur re-connaissance d’une situation et la stratégie à adopter. Cognitivement, le sentiment de déjà-vu apparaît lorsque deux conditions au moins sont réunies :  les gens sont incapables d’identifier la source de leur familiarité et ne reconnaissent pas la similarité des expériences. Certes la Syrie n’est pas l’Iraq, mais la teneur des images, la nature des intervenants et le statut des discours ramène de manière plus ou moins subreptice à l’héritage historique de l’après 11 septembre 2001. Les points de comparaison sont imprécis, les circonstances en apparence différentes mais la familiarité des images et les parallélismes de situation sont assez présents pour créer de la  dissonance dans l’esprit du public tout comme des journalistes et rappeler  la situation première.

Barak Obama est victime du script miné déposé par G.W. Bush : lui qui a fondé sa réputation de jeune politicien sur ses critiques de la guerre en Iraq se voit contraint de plaider pour une intervention sous forme de frappes ciblées (au risque qu’elles ne soient pas décisives). Lui qui avait fustigé Bush pour le manque de constitutionnalité de son entrée en guerre se voit contrait de demander la permission à un Congrès très polarisé qui est loin de lui être acquis.  François Hollande essaie d’inverser le script miné en soutenant les Etats-Unis parce que la France a perdu sa fierté dans l’épisode précédent et s’est retrouvée dans le camp opposé. Les autres participants, Vladimir Putin en tête, ont tous des comptes à régler avec leur rôle dans l’histoire lors de l’événement antérieur…

Les médias s’attribuent le beau rôle à travers leur dénonciation d’une situation très difficile pour les populations civiles (et qui bafoue les droits humains) mais leur incapacité à rallier l’opinion publique est la preuve qu’ils ne savent pas donner les bonnes clés de compréhension au monde, qu’ils ne s’efforcent pas de relier l’événement actuel au déjà-vu onuesque/ubuesque et de creuser les différences de situation, pour changer le script miné de Bush, qui est un véritable trompe-l’œil : les équivalences sont trompeuses entre images dont les sources et les motivations sont diverses. Elles deviennent des armes de manipulation et de surenchère, surtout lorsque l’on prend en compte leur origine de production et les intentions de ceux qui les diffusent, ce qui est rarement fait. Ces équivalences aplatissent les réelles différences entre régimes qui créent les violences et les tortures.

C’est là où les médias ont un rôle fondamental à jouer: c’est à eux de déconstruire la réversibilité de leurs propres images et des points de vue associés, c’est à eux de cesser le brouillage des repères politiques, sociaux et moraux mis en place par une dramatisation contre-productive de l’émotion. C’est à eux de montrer que les images ne sont pas interchangeables. La médiation journalistique se légitime là, dans le supplément de sens.

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