PRISM 1. Le scandale de la surveillance généralisée : pourquoi une telle apathie citoyenne ?

Le peu de mobilisation de la société civile par rapport au scandale du programme d’espionnage généralisé PRISM n’est pas sans surprendre.  La surveillance illégale des Etats-Unis n’a pas seulement porté atteinte à la souveraineté des Etats mais elle s’est aussi ingérée dans la vie privée des individus, en France comme ailleurs.

Toutes sortes d’hypothèses quant à cette apathie généralisée peuvent être avancées, avec un certain degré de validité :

  • Le public est devenu cynique par rapport à toutes ces crises d’espionnage qui relèguent les histoires de James Bond à la préhistoire pré-numérique.
  • Le public n’a plus confiance en la presse pour l’informer et, en retour, pour y exprimer son indignation et son ressentiment. Elle opère comme un filtre des émotions tout comme des informations et ne joue pas à plein son rôle de relais lorsque les affaires explosent, comme si elle était muselée par l’Etat et les magnats de la presse alliés au pouvoir.
  • Le public n’a pas de recours à qui s’adresser pour exprimer son indignation : l’Etat français ? Il est soupçonné de faire de même par le biais de la DGSE et ses molles protestations à l’égard des Etats-Unis sont plutôt une confirmation qu’une dénégation ? L’Etat américain ? Il est trop loin et la loi d’action de classe est trop récente pour être un outil juridique efficace à ce stade. La Cour pénale internationale? Les Etats-Unis se sont bien gardés d’en ratifier le statut.
  • Les Français ont moins d’attentes à l’égard des Etats-Unis que d’autres citoyens européens en Allemagne ou au Royaume-Uni, pays alliés indéfectibles. Ils se sont donc moins sentis trahis que les Allemands et les Anglais et ne sont pas allés protester dans la rue ou auprès de leurs élus car ils n’attendent pas plus de leur Parlement que du Congrès américain. C’est pourtant dommage car la trahison est avérée, même si sa direction n’est pas claire : soit le Congrès ne savait pas et alors la NSA a caché ses activités à son propre gouvernement ce qui en fait une forfaiture caractérisée, soit le Congrès savait et alors c’est un cas d’agression contre un allié démocratique qui ne devrait pas être tolérée.
  • Les Français sont peu sensibles au droit à l’oubli numérique ou à la protection des données de la vie personnelle. La CNIL, dont la vigilance est appréciée,  est censée veiller à ces questions et elles lui sont déléguées. En outre, tant qu’un Français n’est pas cruellement touché dans son intégrité, l’émotion n’est pas assez forte pour susciter une mobilisation forte par rapport à des principes abstraits et lointains.

L’hypothèse qui n’est pas avancée est celle du manque de sensibilisation du public du fait de l’absence criante d’une éducation aux médias et à l’information qui prenne en compte la nouvelle donne numérique dans notre pays. Etant donné les circonstances,  il devient de plus en plus indispensable d’appuyer cette littératie numérique sur les droits humains et leur déclaration universelle, en particulier la dignité (article premier), la vie privée (article 12), la liberté d’expression (article 19), sans compter l’éducation (article 27) et la participation (article 29).

Que ferait une éducation aux médias et à l’information digne de ce nom ?

  • Elle utiliserait PRISM (tout comme WIKILEAKS) comme un cas d’école pour rendre concrètes et éthiques des notions abstraites et basées sur des principes généraux : le code et qui le contrôle, le manque de transparence malgré les rapports sur la transparence, la dépendance des états démocratiques à l’égard des Etats-Unis pour ce qui touche à l’internet (serveurs racine, ICANN…).
  • Elle susciterait l’esprit critique en posant les questions qui fâchent : Qui est à blâmer ?  Les Etats-Unis, l’Etat français, les pourvoyeurs de services… Qui a le plus à perdre ? Les grandes entreprises monopolistiques d’Hollyweb malgré leurs protestations de bonne foi, les agences de surveillance ayant outrepassé les droits autorisés par leur propre autorité de contrôle …
  • Elle insisterait sur l’exigence d’une législation transfrontière et d’un traité sur la gouvernance d’Internet et exigerait un mécanisme de règlement des différends avec un dispositif de recours du public.
  • Elle montrerait  à quoi sert l’exploitation des données et formerait à la protection des personnes, sans attendre le gouvernement ou les pourvoyeurs de service, ce qui implique de faire muter l’éducation aux médias et  à l’information à l’ère numérique, en lui ajoutant une éducation à l’informatique des usages.
  • Elle pointerait vers les solutions alternatives qui existent, même si elles ne correspondent pas aux attentes d’un grand public habitué à la facilité des plateformes prêtes à médiatiser d’Hollyweb. Elle ne ferait pas du public un complicite de ce qui arrive, par son apathie et son inertie, voire son cynisme bien entretenu sur les réseaux sociaux, mais plutôt un 5e pouvoir avec son autonomie propre et sa capacité d’agir à partir de la base.

Faut-il s’étonner alors que l’éducation aux médias et à l’information ne soit pas la priorité des gouvernements ou des entreprises du secteur des médias numériques ? Un scandale en cacherait-il un autre ?…

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