PRISM 2. Le retour des médias de référence en ligne ou l’alliance entre muckraking et hacktivisme ?

La controverse autour du programme PRISM a du mal à prendre de l’ampleur dans l’opinion mais elle pointe des dimensions intéressantes pour l’avenir de la presse, en liaison avec la maîtrise et l’exploitation d’avalanches de données massives (big data). Le New York Times a dénoncé la surveillance de la NSA (PRISM), le Gardian celui de la GCHQ (TEMPORA) et Le Monde celui de la DGSE (LIO pour « lutte informatique offensive »). Ces journaux de référence pré-numérique se font écho les uns les autres et réinventent le journalisme d’enquête de type « déterrement de scandales » (muckraking), c’est-à-dire en lutte contre la corruption sous toute ses formes, y compris par des méthodes inédites permises par le Web 2.0. Ils sont en général peu repris par les autres journaux, sous la coupe de plus en plus pressante des magnats de la presse qui les possèdent, voire qui utilisent les journalistes pour écouter les citoyens comme dans le cas de News of the World par Rupert Murdoch. Par contrecoup, il s’effectue une amplification de la valeur de référence des titres qui résistent et qui prennent l’initiative d’enquêtes de salut public de grande ampleur.

La fuite organisée de contenus controversés par des sources plus ou moins anonymes n’est pas nouvelle et peut se justifier en termes de liberté d’expression et en référence à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La nouveauté vient de l’effort de relais coordonné entre organismes de presse des pays occidentaux, notamment le New York Times, le Guardian, Le Monde, El Pais et Der Spiegel. Ces titres ont rendu lisibles des masses de données autrement difficiles à interpréter, inventant la fonction de curation (ou de tri) en association à la fonction d’agenda. Ils ont aussi inventé une méthode d’exfiltrage de l’information, de rapatriement des données à partir de lieux décentrés ou excentrés qui est proche de celles des pirates du net, les hacktivistes.  Ils ont travaillé de façon similaire dans le cas de l’exploitation des télégrammes diplomatiques dans les révélations de Wikileaks (243 270 câbles). Prenant l’initiative sur les lanceurs d’alerte, ils se sont associés en réseau pour l’enquête sur les paradis fiscaux Offshore leaks (2,5 millions de fichiers) pour dévoiler la réalité des paradis fiscaux avec les centaines de milliers de comptes qui siphonnent la richesse des plus riches. Et ils mettent ces données à consultation du public par mots-clé, avec tutoriels à l’appui. Ils se transforment de fait en gigantesques observatoires du net.

Un schéma semble ainsi se mettre enfin en place dans les médias d’actualité : la presse de référence fait alliance avec les lanceurs d’alerte, une fois que ceux-ci ont pris le risque du saut dans l’inconnu, en l’absence de protection internationale de leur statut. Ainsi en mai 2013, le journaliste Glenn Greenwald s’appuie-t-il sur Edward Snowden pour montrer que TEMPORA et PRISM opèrent selon des pratiques partagées entre Royaume-Uni et Etats-Unis. Mais les journalistes se trouvent confrontés à la difficulté de la preuve : pour des raisons de crédibilité et des craintes sur les intentions des dénonciateurs héritées d’une époque antérieure (la Deuxième guerre mondiale), le seul témoignage des lanceurs d’alerte ou des enquêteurs de terrain ne semble pas suffire pour mobiliser l’opinion. Le recours à des procédés d’exfiltrage de documents et de paramétrages statistiques permettant de faire des recoupements et des contre-vérifications était la dernière pièce d’un dispositif de l’information publique digne de ce nom. Sans doute est-il rendu possible par le fait que la formation des journalistes inclus de plus en plus la maîtrise des recherches en ligne et qu’ils bénéficient de soutiens informatiques bénévoles et/ou alternatifs, faute de moteurs de recherche spécialisés.

Face à la puissance des intérêts militaires et économiques qui agitent le net, la  montée des partenariats transfrontières de médias de référence est un signe  d’espoir pour la société civile et la possibilité d’un contre-pouvoir informé.  C’est le cas de l’International Consortium of Investigative Journalism (ICIJ), soutenu par le Center for Public Integrity, qui renoue avec la tradition du travail d’enquête long, approfondi et dangereux. Ces partenariats ré-inventent les systèmes d’application du principe de responsabilité des médias (Media Accountability Systems) et redonne à la presse une certaine image de 4e pouvoir. Loin de s’intéresser aux pays autoritaires, ils dénoncent  la surveillance massive entre pays démocratiques, pour rester en droite ligne des libertés individuelles et publiques qui en sont une des caractéristiques. Il  ne faut pas s’étonner que les Etats-Unis, qui ont porté au pinacle la liberté de la presse et ont créé l’internet libre, soient les premiers visés.  Le sentiment d’agression par la surveillance en est augmenté, plus encore que si des révélations fracassantes étaient faites sur les ennemis de la guerre froide et post-guerre froide.

Le raccord au 5e pouvoir, celui des netoyens, des citoyens journalistes engagés, ne s’opère toujours pas cependant. Ces médias tendent à vouloir garder la dimension professionnelle de l’information pour eux-mêmes. Certains, dans le monde anglophone, n’hésitent pas à s’adjoindre le soutien de journalistes en herbe (netroots) par le biais du collaborat ou de l’externalisation ouverte (crowd sourcing), d’autres, notamment en France, hésitent encore à partager la tâche, pourtant nécessaire à l’heure du journalisme décentralisé autour d’avalanches de données massives. Certains arguent qu’il faut protéger le métier et ne pas avoir recours à ce qui correspond en réalité à des pigistes non payés. D’autres veulent conserver le  contrôle de l’agenda, de la curation et de l’exfiltrage et n’ont pas confiance en l’agentivité et la prise d’initiative du public.

La prise de conscience que la création d’une opinion publique mondiale et transfrontière peut seule être à même d’obtenir la mise en place de valeurs démocratiques transfrontières est nécessaire pour que la presse soit pleinement dans son rôle de formation éclairée des citoyens…   Il est urgent de ne pas attendre !

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