Radicalisation et spectacle de la violence : pour tordre le cou à la catharsis

C’est sans doute l’argument le plus récurrent pour légitimer la représentation de la violence extrême, utilisé par les producteurs d’Hollywood (où la théorie d’Aristote est enseignée dans les écoles de cinéma). Il pose que le spectacle de la violence « pour de faux » surtout —mais cela s’étend désormais au « pour de vrai »— permet de se libérer des pulsions agressives, de se purger des « mauvaises humeurs », par le processus d’identification. Un argument connexe est celui de l’inoculation progressive à petites doses, la mithridatisation, qui permet de se prémunir des effets de la violence : plus on en verrait, plus on pourrait s’en protéger, en se construisant des anti-corps pour se prémunir de la contagion de la violence.

Mais les recherches menées en cognition tendent à montrer que le spectacle de la violence produit de la sur-excitation et non l’apaisement des passions (Bushman, Baumeister and Stack, 1999). Les processus d’identification (au héros) et de projection (dans la situation) fonctionnent moins bien que celui de l’engagement, à savoir de la prise à témoin du spectateur dans un dilemme éthique, voire une situation-piège. Le spectateur est mis dans la position inconfortable et paradoxale de trouver du plaisir au spectacle de sa propre dépravation, le spectacle le rendant moralement complice de ce qui est perpétré à l’écran. Les émotions qu’il vit par vicariance, pour interpréter le récit qui lui est proposé, peuvent le contraindre au voyeurisme, ou encore au sadisme et autres perversités. Il peut s’ensuivre chez les jeunes des comportements de honte ou des malaises divers pour n’avoir pas fui le spectacle, voire y avoir éprouvé du plaisir.

Les arguments d’utilisation de la violence pour dénoncer la violence tiennent mal (y compris l’idée du « choc dissuasif », par lequel un récit choc viendrait en remplacer un autre, à des fins de dissuasion). L’introduction de ces images dans la culture tend à consolider leur existence, y inclus l’existence de ce qu’elles prétendent réprouver. Ces images produisent en général des « héros » négatifs, des personnages du mal qui ont une force et une puissance bien plus séductrice que ceux qui sont censés être les porteurs de la morale ou du bien. Elles s’attardent bien plus sur le bourreau que sur la victime, et sont en outre « glamourisées » par leur passage à l’écran (de télé ou de Youtube), qui leur donne une certaine légitimité.

Le phénomène de socialisation se fonde sur les échelles d’engagement, pas sur la catharsis. L’engagement dans le spectacle de la représentation est moins une identification ou une projection qu’un témoignage  contraignant: le public est pris autant à témoin qu’à partie, et est censé prendre position. C’est une situation à laquelle il est très difficile de résister. Voir la souffrance fait de l’effet, surtout chez les jeunes qui n’ont pas encore développé leur norme d’internalité et le contrôle de soi, et qui peuvent se faire happer par la représentation. L’effet de « sidération » déclenche une réaction psycho-somatique « comme si c’était vrai », ou « comme si ça arrivait près de chez moi » et bloque cognitivement l’attention sur l’événement violent. C’est à cause de cela que la représentation d’actes de violence déconnectés, « gratuits » ou « extrêmes » inquiète le grand public, qui sent confusément que détacher l’action du sens moral est un risque pour les jeunes et la communauté. C’est à cause de cela qu’il faut être très précautionneux lorsque se pose la question de ces images en Education aux Médias et à l’Information…

 

Petit tableau récapitulatif des théories et de leurs effets

Théories/Effets Effets négatifs à court terme Effets négatifs à long terme Effets positifs Pas d’effets
Catharsis X (invalidée)
Catalyse      X
Suggestion X (invalidée)
Accoutumance          X          X
Incubation          X
Transfert de l’ excitation          X
Stimulation          X
Apprentissage social          X
Script          X          X
Agression généralisée          X          X
Source : D. Frau-Meigs, « Cyberpornographie et violences sexuelles: 
nouveaux schémas du risque en ligne », CRIAVS 2013

 

Divina Frau-Meigs, adapté de socialisation des jeunes et éducation aux médias (Toulouse : Eres 2011, chapitre 2, « violence et sens des valeurs »)

 

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