Radicalisation et violence extrême : la non-inhibition des schèmes dangereux et la dissociation sans empathie

La violence existe dans beaucoup de récits édifiants visant la socialisation des jeunes. Ils relaient la préoccupation ancienne des familles à préparer leurs jeunes à la survie dans des milieux hostiles. La violence en tant que telle est une partie de la formation de l’identité, de l’assemblage de soi opéré à l’adolescence… à condition qu’elle soit contrôlée. Elle est l’expérience première qui donne naissance au sentiment de culpabilité. C’est son refoulement, par l’inhibition des schèmes dangereux, qui permet la constitution du lien avec l’autre, les autres, au sein d’une communauté où elle n’est pas constituée comme une valeur à célébrer mais à combattre puisqu’il s’agit précisément de la part a-sociale de l’être humain. C’est ce que l’enfant apprend, en réfrénant progressivement son comportement agressif, pour le remplacer par des stratégies plus pacifiques de coopération, d’échange et de négociation, propices à la co-construction.

Selon Juan Pascual-Leone, ce processus est possible par le biais des schèmes qui offrent tout un répertoire de stratégies attentionnelles avec un ordre de réactions susceptibles d’être transférées d’une situation à une autre par comparaison (si…, alors…). Ils intègrent toutes sortes de consignes de résolution de problèmes. Notamment ils désactivent ou inhibent les schèmes dangereux, non pertinents pour l’action, et ils appliquent les automatismes acquis par l’expérience à l’évaluation de la situation, notamment en examinant s’il s’agit d’une situation-piège ou pas. Celle-ci suscite des choix et des stratégies implicites dont les conséquences sont chargées de valeurs, qui peuvent susciter une mobilisation de l’attention différente de celle des scripts appris et attendus, l’expérience venant ici informer la performance.

La violence non-inhibée est donc une déviance par rapport à ces stratégies relationnelles positives, et c’est en cela qu’elle crée un dilemme éthique. Elle relève d’un changement de comportement chez l’individu, au point de lui faire perdre le contrôle de soi et de la norme d’internalité (qui le conforte dans son utilité sociale, à l’adolescence selon Nicole Dubois). Son système d’auto-guidage se brouille, en quelque sorte. Les neuro-sciences attribuent ce brouillage à deux composantes chimiques, la noradrénaline et la sérotonine, qui aident à la régulation du comportement violent et à la socialisation. De forts taux de stress lors de l’enfance peuvent altérer les niveaux de noradrénaline dans le cerveau et altérer la coloration donnée aux événements qui atteint les centres de décision du cerveau. L’absence de soins maternels peut réduire les niveaux de sérotonine et augmenter les comportements anxieux. Chez l’enfant, des taux de sérotonine peu élevés impulsent une attitude agressive et une tendance à la désocialisation qui peuvent mener à l’échec scolaire et à l’isolement sans pairs.

Selon Steven Quartz et Terrence Sejnowski, ces expériences traumatiques ou stressantes peuvent modifier la sculpture du cerveau, qui voit des signes de danger partout et envoie des messages erratiques aux centres de décision. L’individu peut se vivre alors en état d’urgence permanent, ce qui se manifeste par une inquiétude facilement appelable, même s’il n’a pas lui-même subi des violences. Donc un environnement négatif peut interagir avec la chimie du cerveau pour produire un comportement violent et asocial. La psychologie cognitive qualifie de  dissociation l’incapacité pour un individu de lier son comportement du moment à son identité. C’est ce qui peut expliquer l’incapacité chez certains individus, rationnels par ailleurs, de saisir le sens moral de leur action ou de comprendre les conséquences sociales de leur déviance, notamment la punition et le châtiment. L’exemple des « jeunes » qui ont commis les attentats révulse parce qu’ils ne semblent pas relier leur action aux normes de leur société, ce qui laisse les représentants de la justice, des services sociaux et la population en général totalement démunie ou en colère. Plutôt que d’estimer qu’ils sont dans l’hypocrisie totale, il faut se pencher sur les racines de la violence dans leur développement, menant à cette « sociopathie acquise » selon Antonio Damasio. Il caractérise ainsi ces désordres de la personnalité asociale, qui peuvent aller de la manipulation psychologique à l’agression cruelle, sans remords, sans empathie, honte ou sentiment de culpabilité.

Mais si la violence individuelle peut être attribuée à une socialisation interrompue, la violence de groupe, elle, semble provenir des forces mêmes de la socialisation. Ces populations entières qui se battent entre guerre civile et génocide, dans plus de 50 foyers dans le monde, frappent par leur capacité d’organisation et de coopération entre eux, et par leur propension à transformer des individus ordinaires en tueurs, sans peur de violer un tabou tel que la mise à mort d’autrui. Ils subissent une régression cognitive collective, qui se caractérise, selon Quartz et Sejnowski, par « l’idéation obsédante, la répétition compulsive, la désensibilisation rapide à la violence, l’émoussement de la réponse émotionnelle et l’hyperexcitation, qui agissent ensemble comme une contagion qui s’étend au groupe entier ». Cette régression peut permettre la mise en place d’une reprogrammation du cerveau qui produit une brèche cognitive, littéralement : la déconnection entre l’action et la réponse émotionnelle culturellement adéquate est le but recherché. Un cas de dissociation collective en quelque sorte. La contagion de groupe élimine la capacité normale de l’individu à considérer l’autre comme un humain aussi. La connexion entre violence collective et idéologie s’en trouverait confirmée, car il faut une « idéation obsédante » pour pousser toute une population vers le génocide. Et cette idéation obsédante viendrait de notre propre capacité culturelle contemporaine à réorienter le comportement, pas d’une réaction primitive. Des idées culturellement acquises pourraient venir inhiber notre capacité naturelle à l’empathie et nous reprogrammer émotionnellement. « Malaise dans la civilisation », écrivait déjà Sigmund Freud, frappé par le retour à la normale des soldats après la Première guerre mondiale…

Les travaux sur l’idéologie et la propagande, suite aux événements meurtriers du XXe siècle, montrent que la régression culturelle existe, et que la déshumanisation et l’idéation obsessive peuvent mener à des crimes collectifs, malgré les exemples multiples et cumulés de l’histoire, malgré les « plus jamais ca ». La violence n’est pas un processus primitif, elle peut être manipulée par la culture, pour modifier le comportement du cerveau et l’induire à des actes de barbarie collective. Notre capacité à l’échange et à la collaboration peut ainsi se retourner contre nous. Notre capacité à la socialisation et à l’internalisation de nos croyances peut nous mener vers une excitation trop intense des parties de notre cerveau qui nous permettent d’entrer en empathie avec d’autres, entraînant toute une série de dysfonctionnements plus ou moins graves selon les individus et leurs communautés d’appartenance.

Ce qui est troublant dans notre comportement récent, si cru alors que nous nous présumons si civilisés, ce n’est pas tant le recours à des formes anciennes de la barbarie, qui relèveraient d’un cerveau reptilien archaïque, mais les formes nouvelles de la barbarie, qui émanent de notre relation à l’environnement naturel et culturel. Notre propre capacité à intérioriser des croyances et des relations humaines peut nous mener à déshumaniser les autres, en levant nos inhibitions. Et nous pouvons convoquer les médias aux mêmes fins, afin qu’ils nous aident à lever collectivement les tabous que nos sociétés avancées ont utilisé pour se fonder, dont l’interdit de tuer, au nom d’un espace vital ou d’une zone d’influence à préserver… C’est là le risque de l’accès sans maîtrise aux réseaux sociaux qui peuvent être alors facilement taxés de leviers de radicalisation.

Divina Frau-Meigs, adapté de socialisation des jeunes et éducation aux médias (Toulouse : Eres 2011, chapitre 2, « violence et sens des valeurs »)

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