Education aux Médias et à l’Information (EMI) : un levier pour comprendre les enjeux politiques et économiques du numérique

Le manque de déploiement à l’échelle nationale de l’EMI malgré ses enjeux historiques de citoyenneté et de stratégies pédagogiques innovantes est frappant, malgré l’esprit Charlie et les effets d’annonce des divers ministères (référents médias, réserve républicaine,…). Les chercheurs de l’ANR TRANSLIT ont relevé un certain nombre de faiblesses (www.translit.fr, rapport France 2014). Ces travaux visent à essayer de répondre aux attentats du 13 novembre faute d’avoir réagi avec urgence lors de ceux du 7 janvier 2015.

Palier des faiblesses historiques

  1. Le périmètre de cet enseignement (EMI+numérique) et les compétences requises sont flous dans la mesure où c’est un enseignement transversal, fait dans les disciplines (lettres, langues, histoire-géo, parfois maths et sciences éco) ;
  2. les ressources ne sont pas systématiquement évaluées alors que celles des disciplines sont validées par plusieurs filtres, dont certains institutionnels : les inspecteurs, les éditeurs de manuels ou ouvrages dédiés, les auteurs, les experts accrédités, etc. Cela affaiblit donc la preuve de l’efficacité et du succès de la démarche, ce qui en retour affaiblit les financements publics et associatifs ;
  3. les modalités d’acquisition sont difficiles à définir car l’EMI fonctionne par projet et pédagogie innovante, sans que le transfert des compétences acquises dans d’autres domaines de connaissances soit immédiatement visible et évaluable ;
  4. les disciplines convoquées pour intervenir, soit ne sont pas enseignées en tant que telles à l’université (éducation aux médias, informatique sociale), soit sont marginalisées (documentation), soit sont perçues comme secondaires dans la hiérarchie des disciplines et dans le socle de base des compétences, des connaissances et de culture (médias par rapport à lettres, langues et sciences, informatique par rapport aux mathématiques…) ;
  5. la responsabilité de ce type d’enseignement est restée diffuse, sur la base du volontariat souvent, avec une absence d’obligation de résultats car elle n’est pas obligatoire ou spécifique dans les disciplines. Il devient alors une variable d’ajustement en fonction des impératifs temporels et administratifs, de l’avancée dans le programme scolaire, de la bonne volonté des acteurs extérieurs (profs docs, journalistes, parents,…) ;
  6. les activités instrumentées de l’EMI ont une composante technique, en lien avec les technologies informatiques dans le cadre du numérique ; elles impliquent des collaborations entre différents types de personnes ressources qui ne sont pas toujours facilitées dans le cadre de la classe ou de l’établissement ;
  7. l’offre de formation dans les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education (ESPE) ne s’est pas fait en miroir avec la logique du projet (et des classes inversées) dans les établissements scolaires, les enseignants continuant à être formés aux pédagogies transmissives et non pas actives, qui sous-tendent la maîtrise des cultures de l’information.

Une fois ce diagnostic posé, avancer dans la bonne direction implique la mobilisation de tous

Les mesures annoncées depuis « je suis charlie » sont restées bien trop timides et n’ont pas été mises en place. Elles ne répondent pas aux attentes des communautés de pratique sur le terrain et ne pallient pas les faiblesses historiques pointées par les chercheurs.

 Pour un véritable pilotage de l’EMI et des littératies numériques, il faut :

  • un acteur clairement identifié mais la Direction du Numérique pour l’Education (DNE) n’agit pas comme guichet unique et a du mal à donner sa place à l’EMI, ce qui se double de la fragilisation durable de l’opérateur historique qu’est le CLEMI ;
  • la continuité pédagogique de la maternelle au supérieur et la continuité éducative dans et hors l’école mais elle n’est pas mise en avant dans les nouveaux programmes ;
  • la continuité socio-technique entre médias traditionnels et médias numériques, (dont les réseaux sociaux), amplifiant le périmètre des supports, faisant prendre conscience de l’hétérogénéité du web, mais c’est plutôt l’opposition entre culture du livre et culture des écrans qui prédomine encore ;
  • la mise en place de formations dans les ESPE mais elle est chaotique, très peu dotée en heures et très inégalement répartie sur le territoire ;
  • la recherche sur les usages des jeunes, notamment sur les réseaux sociaux (soupçonnés de radicalisation) et sur les pédagogies innovantes et leur efficacité mais elle n’est pas financée ce qui laisse nos élus dégager des politiques publiques sans s’appuyer sur des travaux validés.

Pour accompagner durablement le changement et le passage à l’échelle

Quelques écueils à éviter :

  1. Ne pas stigmatiser les jeunes : les adultes ne sont pas mieux formés à la liberté d’expression, aux nouvelles compétences,… Le débat sur l’apprentissage du codage a bloqué celui sur le décodage et le décryptage des logiques d’influence et de pouvoir des technologies numériques, pas assez montré que les plateformes contraignent nos actions, influent sur les comportements et les valeurs (profilage, prescription des goûts —l’obligation de « liker » ou de tout dire— et prédiction des comportements), avec de grandes asymétries de pouvoir qui ne font pas agir les citoyens de tous âges car ils ne sont pas formés et informés.
  2. Ne pas tout mettre sur le dos de l’école : ces mesures ne doivent pas nous faire oublier les grandes avancées dont la France peut se féliciter dans le domaine, l’existence des professeurs documentalistes dans les établissements, des contributeurs externes comme TV5 Monde, CSA, CNIL et des associations comme enjeux e-medias,… C’est une grande richesse sur laquelle il faut capitaliser pour faire passer les enjeux de citoyenneté, de créativité et d’employabilité.
  3. Se focaliser sur une vision très peu comprise de la laïcité peut nous enfermer : il faut insister sur les manquements aux Droits de l’homme, sur l’absence de libertés et les nouvelles formes de fascismes et totalitarismes. L’EMI ne doit pas alors seulement relever de l’article 19 (liberté d’expression) mais toucher aussi les articles 1 (fraternité), 2 (dignité), 3 (droit à la vie), 12 (vie privée), 26 (éducation), et 27 (participation).

Restent des angles morts ou peu abordés :

  1.  Les conflits de normes et de compétences nationales/internationales qui impactent sur les usages et notamment les incohérences entre les GAFAM, leurs valeurs et leurs intérêts et celles de notre pays (vie privée, données, discours de haine et de racisme …) qui impactent tant l’intégrité de l’école que des médias ;
  2. Le débat citoyen sur la Gouvernance d’Internet, et notamment sur le destin des données qui sont un enjeu pour l’école et pour la recherche autant que pour les individus. Débattre de leur sécurité, de leur traçabilité, de leur portabilité et de leur propriété est un des grands enjeux que la recherche universitaire doit porter de ses travaux.

La question du sens dans l’éducation aux médias et à l’information en France ne peut se dissocier du sens des médias dans la société et de leur nécessaire mutation vers des pratiques plus transparentes, plus critiques, plus pluralistes, ce que le numérique peut faciliter. Recréer de la confiance entre les citoyens et leurs médias relève d’un défi nouveau pour les médias mais aussi pour l’EMI. Ce défi peut être porté par la France seule ou en relation avec tout le continent européen. C’est le sens de la création en octobre 2015 du chapitre Europe de GAPMIL (l’Alliance Globale des Partenaires en EMI).

NB : une version éditée de ce post est parue le 2 décembre dans theconversation.com: « Après les Attentats de Paris, l’importance de l’éducation aux médias et à l’information ».

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One Comment sur “Education aux Médias et à l’Information (EMI) : un levier pour comprendre les enjeux politiques et économiques du numérique”


  1. […] pointées par les chercheurs. » explique Divina Frau-Meigs sur son blogue, en tentant de dire pourquoi l’EMI constitue un levier puissant pour comprendre les enjeux politiques et économiques du […]


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