Petite leçon d’EMI appliquée à l’accord Microsoft/Ministère de l’Education :

L’éducation est devenu un énorme marché dans le numérique, qui intéresse des entreprises issues de l’économie non-numérique (Pearson) et d’autres qui s’en réclament comme Microsoft. Elles visent les universités mais ne négligent pas les ramifications dans les écoles primaires et secondaires car il s’agit de se fidéliser une clientèle jeune et malléable. Elles essaient de nouveaux modèles d’affaires qui visent à maximiser les bénéfices en drainant les fonds publics car les budgets de l’éducation publique dans tous les pays sont astronomiques, se comptant en milliards de dollars. A mesure que les Etats perdent le contrôle de leurs budgets du fait de la crise des finances publiques, ces entreprises viennent avec des solutions clé en main et des modèles d’apprentissage qui correspondent à leur agenda, sous couvert d’accompagnement du changement. Elles bénéficient des financements publics pour leurs stratégies privées et de fait privatisent partiellement l’éducation publique.

Quelques notions indispensables en Education aux médias et à l’Information à l’ère d’Internet

  • « effet de portail » (Divina Frau-Meigs) ou « jardins fermés » (Tim Berners-Lee)

La maîtrise des normes donne la maîtrise du marché et les entreprises ont intérêt à mettre en valeur leur propre produits. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) se sont constituées en trusts verticaux, entourant leur produit-phare d’origine de toutes sortes d’autres produits leur donnant le contrôle de la diffusion, de la navigation et de l’exploitation des contenus. Microsoft place ouvertement tous ses produits éducatifs dans l’accord (son écosystème propriétaire sur le Cloud …). Il ne va pas manquer de donner une grande visibilité de fait à tout son éventail d’acquisitions complémentaires embarqués dans son écosystème: Office (suite bureautique), Bing (moteur de recherche), Skype (vidéoconférence, racheté à l’Estonie), la Xbox (console de jeu), Lumia (smartphone, ex Nokia, racheté à la Finlande). La mobilité attire les usagers et le jeu (surtout pas sérieux mais dynamique et ludique) est la prochaine modalité du travail au XXIe siècle.

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur Internet voir les compagnies que Microsoft a achetée

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : aller voir les autres portails  comme ceux de Google, Apple, Amazon, Facebook, …

 

  • « effet bulle de filtres » (Elie Pariser)

Cette bulle vise à enfermer l’usager dans des domaines qui lui sont familiers à partir de filtres personnalisés exploitant les traces volontaires et involontaires qu’il laisse en ligne. A partir d’algorithmes secrets, des propositions ou des recommandations sont faites à l’usager qui l’isolent de plus en plus dans ce qui lui est familier et ne l’incite pas à aller voir à ailleurs. La bulle de filtres renforce l’effet de portail. Elle confère aux algorithmes des pouvoirs d’agrégation, tri et curation de données et d’informations que nous n’osons même pas donner à nos professeurs-documentalistes !

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur TedX voir l’explication d’Elie Pariser

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : regarder vos usages et faire le relevé de votre propre bulle des filtres.

 

  • « effet de réseau » et le destin des données

L’effet de réseau se manifeste quand un produit s’améliore avec son utilisation, ce qui dépend donc de la quantité de ses utilisateurs. Plus il y a de traces et d’échanges, plus le produit en bénéficie, ce qui pousse la compagnie à recruter un maximum d’usagers à l’extérieur. L’effet de réseau ne marche que si l’on peut s’en servir, à savoir si on a les coudées franches du côté des données de la vie personnelle et si on obtient un assez gros marché pour que les effets se manifestent assez rapidement. D’où l’enjeu de contrats juteux comme avec celui du ministère de l’éducation nationale, quitte à prendre des libertés avec les données de nos enfants mineurs. L’effet de réseau est renforcé par l’effet de portail et l’effet bulle des filtres : la bulle des filtres permet à Microsoft de maintenir l’usager dans le confort de son portail ; la traçabilité des données lui assure de pouvoir améliorer son produit et la dépendance de sa clientèle. Plus Microsoft a une masse critique, plus cela crée des barrières à l’entrée pour d’autres entreprises et réseaux concurrents.

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur Wikipedia voir ce qui est raconté sur l’effet de réseau

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : comparer la suite bureautique propriétaire Windows à la suite LibreOffice francophone.

 

Une complète contravention aux principes de la gouvernance d’Internet exprimés dans NetMundial

Les principes de la gouvernance d’Internet qui font actuellement consensus sont : ouverture, interopérabilité, neutralité, diversité. Elle s’adosse à un processus de fonctionnement multi partie-prenantes qui doit être : transparent, équitable, inclusif, collaboratif et inclure la reddition de comptes aux citoyens et contribuables (dans le cas d’un service public comme l’éducation nationale). Et ce pour faciliter une participation significative des parties (dont la société civile et le secteur privé). Le tout en s’appuyant sur les droits de l’homme et en particulier la liberté d’expression, la vie privée, l’accès à l’éducation et à la participation.

L’ouverture fait allusion à l’architecture du réseau qui doit être distribuée et répondre au principe end-to-end, de bout en bout, adaptatifs, ce qui implique d’éviter l’effet de portail et de ne pas pratiquer la fermeture à d’autres portails et de ne pas empêcher la portabilité des données, c’est-à-dire la possibilité pour l’usager de partir avec les armes et bagages de ses traces s’il le souhaite. L’intelligence distribuée doit rester aux marges de l’écosystème, pas cachée dans son centre.

L’interopérabilité consiste dans le maintien de standards ouverts même dans le cas de pratiques propriétaires pour permettre la circulation et l’échange des données. Il s’agit de permettre à divers systèmes d’information de travailler ensemble (avec des formats et protocoles semblables) et d’exécuter des programmes.

La neutralité est associée au droit à l’accès et à la liberté d’expression et relève du traitement non discriminatoire du trafic par les opérateurs afin d’assurer un accès égal à l’information pour tous les citoyens. Elle est associée à la valeur publique d’Internet, et la priorisation des flux qui doit viser l’intérêt général. Elle participe de l’inclusion numérique.

La diversité enfin, fait allusion à la diversité des langues et des cultures, mais aussi à la diversité de l’accès à la connaissance et aux données et ressources de l’Internet en toute confiance. Est associée à l’économie de l’influence et de l’attention, à la transparence des tris et des choix en ligne ainsi qu’à des solutions alternatives aux systèmes collecteurs de traces actuels. Elle participe de la diversité culturelle et de la liberté de choix des usagers.

L’accord entre Microsoft et le Ministère de l’éducation nationale contrevient à tous les principes de la Gouvernance d’internet : l’ouverture (effet de portail), l’interopérabilité (effet de réseau, effet bulle de filtres), la neutralité (exclusivement propriétaire) et la diversité (un seul partenaire, d’origine américaine). Elle contrevient au processus multi-partie prenante également : pas de transparence, pas d’appel d’offre clairement identifié (durée du contrat, coût, sortie en cas de litige,…), pas de mécanisme de reddition des comptes prévu.

Par ailleurs, le ministère de l’éducation nationale ne semble pas avoir prévu de compensation et ne semble pas jouer la véritable règle du marché, y compris celui des fondations globales dans la mondialisation, confiant à Microsoft un monopole de fait. 1/ il ne fait pas appel à la fondation Microsoft, ce qui aurait permis de ne pas avoir affaire au bras armé du marketing mais aux missions d’éducation du public qui caractérisent ces outils stratégiques; 2/ il ne vise pas le pluralisme et la mise en concurrence, semblant ignorer la possibilité d’un accord semblable avec la French EdTech et 3/ il ne prend pas en compte les entreprises du Libre, qui offrent des solutions non propriétaires et n’entrainant pas de dépendance, de traçabilité et de problèmes de portabilité des données.

Ceci pointe un déficit énorme en Education aux Médias et à l’Information, qui seule donne des clés de maîtrise des cultures de l’information avec leurs tenants et aboutissants en termes d’économie, de politique, de société, de culture. Il en va de la responsabilité civique et publique d’avancer résolument vers des compétences du XXIe siècle qui permettent aux citoyens de se battre pour le destin de leurs données et la gouvernance de leur éducation.

NB : une version plus courte et éditée de ce post est parue dans The Conversation.com.

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