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Radicalisation et violence extrême : la non-inhibition des schèmes dangereux et la dissociation sans empathie

18 novembre 2015

La violence existe dans beaucoup de récits édifiants visant la socialisation des jeunes. Ils relaient la préoccupation ancienne des familles à préparer leurs jeunes à la survie dans des milieux hostiles. La violence en tant que telle est une partie de la formation de l’identité, de l’assemblage de soi opéré à l’adolescence… à condition qu’elle soit contrôlée. Elle est l’expérience première qui donne naissance au sentiment de culpabilité. C’est son refoulement, par l’inhibition des schèmes dangereux, qui permet la constitution du lien avec l’autre, les autres, au sein d’une communauté où elle n’est pas constituée comme une valeur à célébrer mais à combattre puisqu’il s’agit précisément de la part a-sociale de l’être humain. C’est ce que l’enfant apprend, en réfrénant progressivement son comportement agressif, pour le remplacer par des stratégies plus pacifiques de coopération, d’échange et de négociation, propices à la co-construction.

Selon Juan Pascual-Leone, ce processus est possible par le biais des schèmes qui offrent tout un répertoire de stratégies attentionnelles avec un ordre de réactions susceptibles d’être transférées d’une situation à une autre par comparaison (si…, alors…). Ils intègrent toutes sortes de consignes de résolution de problèmes. Notamment ils désactivent ou inhibent les schèmes dangereux, non pertinents pour l’action, et ils appliquent les automatismes acquis par l’expérience à l’évaluation de la situation, notamment en examinant s’il s’agit d’une situation-piège ou pas. Celle-ci suscite des choix et des stratégies implicites dont les conséquences sont chargées de valeurs, qui peuvent susciter une mobilisation de l’attention différente de celle des scripts appris et attendus, l’expérience venant ici informer la performance.

La violence non-inhibée est donc une déviance par rapport à ces stratégies relationnelles positives, et c’est en cela qu’elle crée un dilemme éthique. Elle relève d’un changement de comportement chez l’individu, au point de lui faire perdre le contrôle de soi et de la norme d’internalité (qui le conforte dans son utilité sociale, à l’adolescence selon Nicole Dubois). Son système d’auto-guidage se brouille, en quelque sorte. Les neuro-sciences attribuent ce brouillage à deux composantes chimiques, la noradrénaline et la sérotonine, qui aident à la régulation du comportement violent et à la socialisation. De forts taux de stress lors de l’enfance peuvent altérer les niveaux de noradrénaline dans le cerveau et altérer la coloration donnée aux événements qui atteint les centres de décision du cerveau. L’absence de soins maternels peut réduire les niveaux de sérotonine et augmenter les comportements anxieux. Chez l’enfant, des taux de sérotonine peu élevés impulsent une attitude agressive et une tendance à la désocialisation qui peuvent mener à l’échec scolaire et à l’isolement sans pairs.

Selon Steven Quartz et Terrence Sejnowski, ces expériences traumatiques ou stressantes peuvent modifier la sculpture du cerveau, qui voit des signes de danger partout et envoie des messages erratiques aux centres de décision. L’individu peut se vivre alors en état d’urgence permanent, ce qui se manifeste par une inquiétude facilement appelable, même s’il n’a pas lui-même subi des violences. Donc un environnement négatif peut interagir avec la chimie du cerveau pour produire un comportement violent et asocial. La psychologie cognitive qualifie de  dissociation l’incapacité pour un individu de lier son comportement du moment à son identité. C’est ce qui peut expliquer l’incapacité chez certains individus, rationnels par ailleurs, de saisir le sens moral de leur action ou de comprendre les conséquences sociales de leur déviance, notamment la punition et le châtiment. L’exemple des « jeunes » qui ont commis les attentats révulse parce qu’ils ne semblent pas relier leur action aux normes de leur société, ce qui laisse les représentants de la justice, des services sociaux et la population en général totalement démunie ou en colère. Plutôt que d’estimer qu’ils sont dans l’hypocrisie totale, il faut se pencher sur les racines de la violence dans leur développement, menant à cette « sociopathie acquise » selon Antonio Damasio. Il caractérise ainsi ces désordres de la personnalité asociale, qui peuvent aller de la manipulation psychologique à l’agression cruelle, sans remords, sans empathie, honte ou sentiment de culpabilité.

Mais si la violence individuelle peut être attribuée à une socialisation interrompue, la violence de groupe, elle, semble provenir des forces mêmes de la socialisation. Ces populations entières qui se battent entre guerre civile et génocide, dans plus de 50 foyers dans le monde, frappent par leur capacité d’organisation et de coopération entre eux, et par leur propension à transformer des individus ordinaires en tueurs, sans peur de violer un tabou tel que la mise à mort d’autrui. Ils subissent une régression cognitive collective, qui se caractérise, selon Quartz et Sejnowski, par « l’idéation obsédante, la répétition compulsive, la désensibilisation rapide à la violence, l’émoussement de la réponse émotionnelle et l’hyperexcitation, qui agissent ensemble comme une contagion qui s’étend au groupe entier ». Cette régression peut permettre la mise en place d’une reprogrammation du cerveau qui produit une brèche cognitive, littéralement : la déconnection entre l’action et la réponse émotionnelle culturellement adéquate est le but recherché. Un cas de dissociation collective en quelque sorte. La contagion de groupe élimine la capacité normale de l’individu à considérer l’autre comme un humain aussi. La connexion entre violence collective et idéologie s’en trouverait confirmée, car il faut une « idéation obsédante » pour pousser toute une population vers le génocide. Et cette idéation obsédante viendrait de notre propre capacité culturelle contemporaine à réorienter le comportement, pas d’une réaction primitive. Des idées culturellement acquises pourraient venir inhiber notre capacité naturelle à l’empathie et nous reprogrammer émotionnellement. « Malaise dans la civilisation », écrivait déjà Sigmund Freud, frappé par le retour à la normale des soldats après la Première guerre mondiale…

Les travaux sur l’idéologie et la propagande, suite aux événements meurtriers du XXe siècle, montrent que la régression culturelle existe, et que la déshumanisation et l’idéation obsessive peuvent mener à des crimes collectifs, malgré les exemples multiples et cumulés de l’histoire, malgré les « plus jamais ca ». La violence n’est pas un processus primitif, elle peut être manipulée par la culture, pour modifier le comportement du cerveau et l’induire à des actes de barbarie collective. Notre capacité à l’échange et à la collaboration peut ainsi se retourner contre nous. Notre capacité à la socialisation et à l’internalisation de nos croyances peut nous mener vers une excitation trop intense des parties de notre cerveau qui nous permettent d’entrer en empathie avec d’autres, entraînant toute une série de dysfonctionnements plus ou moins graves selon les individus et leurs communautés d’appartenance.

Ce qui est troublant dans notre comportement récent, si cru alors que nous nous présumons si civilisés, ce n’est pas tant le recours à des formes anciennes de la barbarie, qui relèveraient d’un cerveau reptilien archaïque, mais les formes nouvelles de la barbarie, qui émanent de notre relation à l’environnement naturel et culturel. Notre propre capacité à intérioriser des croyances et des relations humaines peut nous mener à déshumaniser les autres, en levant nos inhibitions. Et nous pouvons convoquer les médias aux mêmes fins, afin qu’ils nous aident à lever collectivement les tabous que nos sociétés avancées ont utilisé pour se fonder, dont l’interdit de tuer, au nom d’un espace vital ou d’une zone d’influence à préserver… C’est là le risque de l’accès sans maîtrise aux réseaux sociaux qui peuvent être alors facilement taxés de leviers de radicalisation.

Divina Frau-Meigs, adapté de socialisation des jeunes et éducation aux médias (Toulouse : Eres 2011, chapitre 2, « violence et sens des valeurs »)

Radicalisation et réseaux sociaux : en parler sans censurer

16 novembre 2015

Les événements du 7 janvier 2015 ont mis au cœur des réseaux sociaux numériques la notion de radicalisation et ceux du 13 novembre 2015 y font écho: les « jeunes » qui ont commis les attentats se seraient radicalisés en ligne et auraient utilisé les réseaux sociaux pour se former et se coordonner dans leurs actions. Le sujet est délicat car il est porteur de risques de censure ou de diminution des libertés en ligne. Il est délicat aussi car peu de recherches existent encore sur le sujet. Il est donc important d’éviter les amalgames et de confondre l’offre de propagande extrémiste avec les médias qui la véhiculent. Il est ainsi urgent de réfléchir à toutes les formes de la violence et à toutes les formes de la propagande, par le biais de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI). Elle seule prépare vraiment à une maîtrise des risques et des opportunités en ligne, à l’heure où les réseaux sociaux se posent entre continent bleu (celui de la communication sociale et amicale) et continent noir (celui de la propagande et de la surveillance).

Définitions

Pour éviter les confusions et les amalgames, il faut bien clarifier les définitions, même si elles ne sont pas stables :

  • La radicalisation peut se définir comme l’adoption de gestes et croyances extrêmes qui remettent en cause les pouvoirs en place et refusent le compromis (politique, religieux,…).
  • Elle se rapproche de l’extrémisme, qui est le reflet d’une doctrine dont les adeptes rejettent toute forme de pluralisme et adoptent des méthodes ayant pour but un changement radical. Elle est associée au terrorisme car elle prône souvent l’adoption de la violence armée comme moyen légitime d’action.
  • Les deux sont à distinguer du radicalisme qui relève de la poursuite de changements politiques par le biais de l’action politique, pour modifier le statu quo et susciter des   alternatives.

Conditions de la radicalisation 

La radicalisation vise à effacer chez les adeptes toutes les valeurs précédemment acquises. Elle induit une rupture avec les modalités antérieures de comportements, de jugements et de valeurs. Elle tend à isoler les sujets de leurs liens et lieux de sociabilité (individuelle, familiale et collective). Elle peut entraîner une rupture avec la rationalité et une marginalisation avec la société dont les signes avant-coureurs sont l’éloignement de l’environnement familial, éducatif, amical… Ces conditions génèrent une capacité à accepter l’action violente et à chercher des moyens d’information, de communication et de formation dans les médias et en particulier les sites spécialisés et les réseaux sociaux souvent sécurisés dont l’effet est d’autant plus grand que leur accès est protégé. L’engagement dans une communication active avec d’autres extrémistes via les réseaux sociaux augmente le facteur de risque car il y a un plus gros effet de l’information extrémiste (propagande) lorsqu’elle est délibérément recherchée par les jeunes. Mais il ne faut pas oublier que ces jeunes en rupture de ban tendent surtout à être radicalisés dans les prisons et dans certaines mosquées, voire des lieux non connectés, du fait des capacités de surveillance massive sur les réseaux dont les extrémistes se méfient.

Rôle des médias, notamment des réseaux sociaux

Les médias, dans leurs valeurs démocratiques de pluralisme, de liberté d’expression et de diversité des supports et des points de vue, sont utilisés à la fois par les mouvements extrémistes et ceux qui les combattent. Les réseaux sociaux présentent toutefois des caractéristiques qui en font un potentiel d’appui à la radicalisation:

  1. interactivité et ubiquité : ils facilitent un usage actif et ils sont accessibles partout
  2. nteraction et lien entre vraie vie et cyberespace : ils permettent des prises de contact avec des personnes dans la vie réelle
  3. contenus en changement permanent : ils sont dynamiques, proches de l’actualité et non-linéaires (pas d’autorité d’en haut)
  4. contenus générés par les acteurs et les jeunes : ils donnent le sentiment d’une participation efficace et d’une écoute réactive
  5. viralité et sérendipité : ils permettent de diffuser le même message par recommandation à beaucoup d’autres personnes, qui peuvent du coup tomber dessus fortuitement.

Du coup, tous les discours, donc des discours radicalisés aussi, sont accessibles à tous moments. Ils permettent aux individus en recherche active d’informations radicales et d’échanges d’idées de trouver une offre construite à leur mesure :   réponses à la fois simples et rapides à des questions de société douloureuses et/ou complexes (chômage, violence, non-droit), sentiment de trahison ou d’abandon des pouvoirs publics, impression de proposition de politique active contre l’injustice, identification de lieu d’accueil et d’appartenance. Cette offre est en cohérence avec les besoins cognitifs et affectifs des adolescents (sens aigu de l’injustice, besoin d’inclusion sociale, reconnaissance). Ainsi, est-il possible de considérer que les réseaux sociaux, s’ils ne sont pas un point de départ de la radicalisation, peuvent en être des facilitateurs et des amplificateurs. Par ailleurs, l’attrait du mystère, le goût aiguisé pour une forme de secret et son dévoilement ou encore le frisson de la transgression informationnelle sont d’autres ancrages à ne pas sous-estimer (Certains extrêmistes communiquent par le biais de jeux et de plateformes de jeux).

Lien avec le complotisme

Les discours extrémistes construits en ligne et hors ligne, tendent à conforter le sentiment d’injustice et de trahison, en se fondant sur l’idée que les médias, en collusion avec les autorités politiques, ne disent pas toute la vérité. Le complotisme, associé aux théories du complot, est en lien avec la propagande et sa diffusion dans les médias (contre-vérités ou rumeurs difficilement détectables). Il pose des indices qui mettent en doute la représentation des médias grand public et les font soupçonner de complicité avec des intérêts obscurs et nocifs.

Le complotisme est augmenté par le numérique : celui-ci rend la transformation de tout document possible en ligne, avec de grandes capacités à cacher les signes permettant de détecter les faux, les manipulations sonores ou visuelles, les indices temporels, etc. De nombreux sites, blogs, vidéos présentent des événements connus et les démontent en proposant des interprétations différentes, qui viennent justifier les extrémismes.

Le complotisme touche donc aux limites légales de la liberté d’expression : le négationnisme, le racisme, l’antisémitisme et le discours de haine en général ainsi que l’incitation au terrorisme. Il affecte les valeurs de la République et pose un véritable défi à l’esprit critique et démocratique.

La démarche EMI

Pour en parler dans et hors la classe, l’EMI crée un environnement dédié et protégé où la parole des élèves doit se construire dans un rapport et un sentiment de confiance. Pour les élèves, il s’agit d’acquérir des compétences pour développer l’esprit critique, vérifier les informations et analyser les divers supports numériques ainsi que leurs capacités et finalités (blog personnel, vidéo youtube, site de journal…). Il s’agit aussi de les inciter à exercer leur liberté d’expression et à respecter celle des autres (écoute, argumentation contradictoire, modification des points de vue, correction des erreurs et révision des stéréotypes, …). Pour les enseignants, il s’agit de préparer le terrain en amont pour qu’un débat fructueux puisse s’organiser (rechercher des termes impliqués, consulter les résultats de la recherche,   travailler avec les documentalistes, sélectionner des exemples dans les médias et les remettre en contexte).

Quelques ressources

Pourquoi apprendre à coder ne suffit pas…

18 décembre 2013

Dans les débats actuels concernant l’introduction de l’informatique, et plus précisément de la programmation, dans l’enseignement scolaire, de nombreux éléments nécessaires à la réussite sont passés sous silence. S’ils ne sont pas pris en compte conjointement, d’énormes efforts seront consentis sans que les bénéfices attendus ne soient au rendez-vous pour les jeunes générations. Pour générer à la fois les emplois du futur et les citoyens du futur, il faut s’atteler collectivement à se défaire d’une série de trompe-l’œil : le numérique n’est pas la clé du problème, c’est la culture du projet et du service qu’il facilite qui est absente du paysage français.

Dans les débats actuels, les Français s’étonnent de leur propre paradoxe de « malade bien portant », celui d’un pays riche en mathématiciens de haut niveau, en grandes écoles d’ingénieurs, en industries culturelles et créatives d’une part et d’un pays des droits de l’homme qui génère de l’inégalité (comme le démontrent les résultats de PISA), pauvre en acteurs du net capables de s’emparer pleinement des avantages de la transition numérique d’autre part. Pourquoi un pays non dépourvu de ressources et d’énergies pour opérer cette transition se vit-il en dessous de ses capacités, dans le stress, le malaise, voire le décrochage, de ses jeunes?

Pour résoudre le paradoxe du malade bien portant, il faut se méfier de toute une série de trompe-l’œil, ne pas céder à la panique et s’appliquer un diagnostic propre au contexte français.

Trompe-l’œil du numérique : ce n’est pas ou plus le numérique en soi qui compte, c’est la production des cultures de l’information. Ce sont elles qui sont extraites dans les mines où se trouvent les gisements de données, de connaissances, de documents sécables et (re-)mixables à merci. Hollyweb et les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) n’auraient pas la puissance qui est actuellement la leur s’ils ne minaient pas l’information et les données de la vie personnelle, ce qui est possible en droit américain où le droit à la vie privée est un droit commercial, monnayable (alors qu’en droit français, il est inaliénable). Les Américains ne s’y trompent pas qui négocient actuellement un traité sur l’exploitation des données à caractère personnel avec l’Union Européenne afin de pouvoir continuer à faire cette extraction en toute légalité cette fois. Apprendre à coder sans maîtriser de manière équitable le marché des données risque de s’avérer inefficace, peu producteur de services à valeur ajoutée, sachant que  les codeurs sont une main d’œuvre moins chère dans les pays asiatiques.

Trompe-l’œil de l’économie : ce n’est pas ou plus le numérique en soi qui compte, c’est la création des cultures de l’information qui sont en vérité étroitement associées aux spectacles et à leurs services attenants.  Hollyweb et les GAFA minent surtout les industries culturelles et créatives (musique, arts, édition, presse, cinéma, télévision, jeux), souvent au détriment du droit d’auteur qu’il est de leur intérêt de réaménager à leur manière, notamment en empêchant le passage de lois sur le piratage (SOPA, PIPA, ACTA). Pour eux ces industries ne sont pas des biens culturels mais des services payants en espèces non pas sonnantes et trébuchantes mais en monétique sécurisée derrière des pare-feux financiers associés à l’accès aux cartes de crédit des nantis. Apprendre à coder sans aménager les droits d’auteur au contexte numérique risque d’assécher l’accès à la connaissance et la créativité ou encore d’encourager la fuite des créatifs plus que leur engagement actif dans la culture française.

Trompe-l’œil du travail : ce n’est pas ou plus le numérique en soi qui compte, c’est l’organisation des cultures de l’information, qui ne sont pas suffisamment prises en compte par le droit du travail, mal ajusté aux réalités en ligne.  Le numérique fonctionne sur la culture du projet, qui réunit un certain nombre de compétences autour d’une idée à designer et à activer en ligne. Une fois le projet réalisé, le groupe se dissout pour aller proposer ses compétences ailleurs ou pour élaborer un nouveau projet. Ce projet est souvent, soit un spectacle, soit un service.  Le type d’emploi ainsi généré relève du nétayage avec une part des revenus allant aux grands cyber-exploitants mettant à disposition leurs espaces prêts- à-médiatiser et une autre part des revenus allant aux cultivateurs de ces espaces, qu’ils soient agrégateurs, curateurs ou producteurs de contenus. Apprendre à coder sans négocier de nouvelles règles de droit du travail et de la publicité risque de mener au travail exploité des nétayers, parce que non ou mal rémunéré.   

Trompe-l’œil de l’école : ce n’est pas le numérique en soi qui compte, c’est la formation aux cultures de l’information. Le blâme est actuellement mis sur l’enseignant, dans l’illusion trompeuse qu’il est seul maître à bord avec sa classe. Mais il est pris dans une logique de système, un système créé pour les compétences du 19e siècle, pas pour celles du 21e siècle. Entre autres il n’est pas encouragé à pratiquer la pédagogie du projet et enferme ses apprenants dans les murs d’une école bunkérisée, qui n’ouvre pas ses élèves aux évolutions du monde extérieur et ne les autonomise pas (peu de bénévolat, d’apprentissage, d’alternance). Le système est pourtant en voie de déplacement, car le concept même de classe est en perte de légitimité face aux écosystèmes collaboratifs qui se déploient en ligne à travers les FLOTS (Formations en Ligne Ouvertes à Tous) et leurs certifications non accompagnées de notes-sanctions. Apprendre à coder sans revoir la pédagogie du projet et des services y attenant risque de détourner les jeunes du goût même du codage, sans finalité et sans but actualisé, dans la mesure où ils ne sont pas en capacité de penser au développement de services dérivés de leurs activités de programmation.

Penser l’informatique et notamment la programmation seule c’est la découpler de la culture et donc de la créativité nécessaire à inventer les services et plateformes du futur. Pour 2015, PISA (sous l’égide de Pearson) travaille à l’évaluation de nouvelles compétences à évaluer, autour de la créativité et de la coopération. Elles ne peuvent se mettre en place sans recours aux activités créatives et critiques au delà des capacitations techniques. Les Etats-Unis pensent y parvenir avec la coalition des STEM pour l’éducation, un acronyme qui recombine Science, Technologie, Engineering et Mathématiques, notamment autour de projets de robotique et de formations à distance.  Mais d’autres combinatoires sont possibles, comme une coalition qui regrouperait les sciences créatives dont la France est très riche. On pourrait imaginer l’acronyme à doublons IDEALS (Information/Informatique, Design/Documentation, Education/Expériences, Arts/Apprentissages, Littératies/Langages et Spectacles/Services), qui a l’avantage de faire rêver et de mettre un peu de vision dans notre ordinaire à bout de souffle.

Ces coalitions n’ont pas pour but de s’opposer à la manière du 19e siècle (entre sciences dures et sciences molles), mais de reconfigurer un certain nombre de savoirs à partir du numérique et d’établir des passerelles entre disciplines sur la base de projets engageants. De fait elles pointent vers une nouvelle zone d’interdisciplinarité, avec l’informatique, l’information, la communication et le design comme pivots de créativité. Elles montrent que d’autres enseignements sont essentiels à la maîtrise des cultures de l’information (comme donnée, document et dispositif) à l’ère numérique, notamment l’éducation aux médias et à l’information. Ce qui est certain c’est qu’il faut tirer l’informatique du côté de la logique et du ludique plutôt que de la mathématique abstraite caractéristique de l’école française, pour ne pas faire décrocher une grande partie de la population créative par ailleurs.

Penser l’informatique et notamment la programmation implique également un principe de faisabilité. La France, pas plus que tout autre pays, n’a les troupes nécessaires pour assurer ce type d’enseignement de la primaire au secondaire, mais ce n’est pas la bonne excuse pour y renoncer. Il est possible de valider, par les acquis de l’expérience, toute une série de formateurs qui exercent déjà ces enseignements nouveaux sur le terrain, sans valorisation quelconque. Il est possible d’avoir recours au numérique pour former au numérique : former au code par des tutoriels et toutes sortes d’e-stratégies est déjà une réalité, qui pourrait trouver sa place dans ces fameux temps scolaires qui sont de toutes façons dématérialisés et délinéarisés dans l’esprit des enfants. Le numérique permet aussi le savoir-devenir, cette dimension de l’éducation qui permet de s’emparer de la pédagogie du projet en l’articulant aux capacités nouvelles liées aux affordances en ligne : la mise à jour de soi, la modélisation ludique, la réorientation des choix tout au long de la vie et l’engagement citoyen.

La place d’un apprentissage de la programmation est donc légitime mais doit se décomposer en deux finalités ouvertes: l’algorithmique d’une part, l’informatique des usages qui régulent l’interaction homme-machine d’autre part. Si la première peut relever de la coalition STEM, la seconde peut recouvrer les domaines des sciences humaines et sociales proche de la coalition IDEALS. Dans l’école généraliste, surtout avant le lycée, tous les apprenants n’ont pas vocation à devenir des informaticiens. En outre, même pour ceux-là l’informatique se retient mieux si elle est associée à un projet et à une pratique, si elle fait sens dans leur évolution. L’école généraliste doit donc promouvoir le code by design, à savoir une utilisation de l’informatique en aval du montage d’un projet, à la demande en quelque sorte, plutôt qu’une formation en amont à un quelconque langage informatique dont l’aridité aura tôt fait de décourager même les plus motivés. L’apprentissage du code est donc dépendante de la pédagogie du projet et aurait tort de s’en séparer sous peine de répéter les erreurs des années 1980 où l’expérience s’était soldée par un échec.

Dans le contexte français, un référentiel de tronc commun entre Informatique, Info-Documentation et Education aux médias pourrait être envisageable jusqu’au niveau 11-14, avant le lycée, celui-ci permettant ensuite des options, des projets en alternance, etc. Ces enseignements  doivent valoir par leur continuité, sans rupture d’un cycle à l’autre, sous peine de créer des inégalités et des écarts de connaissances. S’agissant de modalités d’enseignement, la conduite de projets doit prendre une part importante dans la formation tant des apprenants que de leurs maîtres. Elle nécessite un enseignement en lui-même, notamment dans les ESPE, pour s’assurer qu’elles forment les enseignants à la maîtrise des cultures de l’information, de plain-pied avec les apprentissages disciplinaires en prise avec des pédagogies actives et participatives.

Conclusions :

Tous ces éléments ne sont pas prioritaires dans les maquettes actuelles et une refonte des programmes drastique est indispensable, avec une alliance de tous les acteurs, au-delà de la politique, autour d’un projet national où les jeunes soient parties prenante également.   

Il faut penser la refondation de l’école conjointement avec la refondation de l’économie et du droit du travail. Dans ce cadre là, les cultures de l’information doivent primer dans les prises de décision prospectives.

Il faut aussi encourager les enfants à s’approprier le code de diverses manières, pour satisfaire les intelligences multiples et les pratiques collaboratives, mais ne pas s’attendre à la création de petites ou grandes entreprises en ligne au bout du processus si ces enfants ne sont pas baignés dans des cultures de l’information et un esprit de projet et de service.

 Si cela ne se fait pas, la programmation sauvage se fera tout de même, en dépit de tout, et elle visera à hacker le système, ce qui est déjà partiellement en train de se produire. L’école sera alors marginalisée par d’autres systèmes entièrement en ligne, commerciaux, sans service public…  

PRISM 2. Le retour des médias de référence en ligne ou l’alliance entre muckraking et hacktivisme ?

1 novembre 2013

La controverse autour du programme PRISM a du mal à prendre de l’ampleur dans l’opinion mais elle pointe des dimensions intéressantes pour l’avenir de la presse, en liaison avec la maîtrise et l’exploitation d’avalanches de données massives (big data). Le New York Times a dénoncé la surveillance de la NSA (PRISM), le Gardian celui de la GCHQ (TEMPORA) et Le Monde celui de la DGSE (LIO pour « lutte informatique offensive »). Ces journaux de référence pré-numérique se font écho les uns les autres et réinventent le journalisme d’enquête de type « déterrement de scandales » (muckraking), c’est-à-dire en lutte contre la corruption sous toute ses formes, y compris par des méthodes inédites permises par le Web 2.0. Ils sont en général peu repris par les autres journaux, sous la coupe de plus en plus pressante des magnats de la presse qui les possèdent, voire qui utilisent les journalistes pour écouter les citoyens comme dans le cas de News of the World par Rupert Murdoch. Par contrecoup, il s’effectue une amplification de la valeur de référence des titres qui résistent et qui prennent l’initiative d’enquêtes de salut public de grande ampleur.

La fuite organisée de contenus controversés par des sources plus ou moins anonymes n’est pas nouvelle et peut se justifier en termes de liberté d’expression et en référence à l’article 19 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. La nouveauté vient de l’effort de relais coordonné entre organismes de presse des pays occidentaux, notamment le New York Times, le Guardian, Le Monde, El Pais et Der Spiegel. Ces titres ont rendu lisibles des masses de données autrement difficiles à interpréter, inventant la fonction de curation (ou de tri) en association à la fonction d’agenda. Ils ont aussi inventé une méthode d’exfiltrage de l’information, de rapatriement des données à partir de lieux décentrés ou excentrés qui est proche de celles des pirates du net, les hacktivistes.  Ils ont travaillé de façon similaire dans le cas de l’exploitation des télégrammes diplomatiques dans les révélations de Wikileaks (243 270 câbles). Prenant l’initiative sur les lanceurs d’alerte, ils se sont associés en réseau pour l’enquête sur les paradis fiscaux Offshore leaks (2,5 millions de fichiers) pour dévoiler la réalité des paradis fiscaux avec les centaines de milliers de comptes qui siphonnent la richesse des plus riches. Et ils mettent ces données à consultation du public par mots-clé, avec tutoriels à l’appui. Ils se transforment de fait en gigantesques observatoires du net.

Un schéma semble ainsi se mettre enfin en place dans les médias d’actualité : la presse de référence fait alliance avec les lanceurs d’alerte, une fois que ceux-ci ont pris le risque du saut dans l’inconnu, en l’absence de protection internationale de leur statut. Ainsi en mai 2013, le journaliste Glenn Greenwald s’appuie-t-il sur Edward Snowden pour montrer que TEMPORA et PRISM opèrent selon des pratiques partagées entre Royaume-Uni et Etats-Unis. Mais les journalistes se trouvent confrontés à la difficulté de la preuve : pour des raisons de crédibilité et des craintes sur les intentions des dénonciateurs héritées d’une époque antérieure (la Deuxième guerre mondiale), le seul témoignage des lanceurs d’alerte ou des enquêteurs de terrain ne semble pas suffire pour mobiliser l’opinion. Le recours à des procédés d’exfiltrage de documents et de paramétrages statistiques permettant de faire des recoupements et des contre-vérifications était la dernière pièce d’un dispositif de l’information publique digne de ce nom. Sans doute est-il rendu possible par le fait que la formation des journalistes inclus de plus en plus la maîtrise des recherches en ligne et qu’ils bénéficient de soutiens informatiques bénévoles et/ou alternatifs, faute de moteurs de recherche spécialisés.

Face à la puissance des intérêts militaires et économiques qui agitent le net, la  montée des partenariats transfrontières de médias de référence est un signe  d’espoir pour la société civile et la possibilité d’un contre-pouvoir informé.  C’est le cas de l’International Consortium of Investigative Journalism (ICIJ), soutenu par le Center for Public Integrity, qui renoue avec la tradition du travail d’enquête long, approfondi et dangereux. Ces partenariats ré-inventent les systèmes d’application du principe de responsabilité des médias (Media Accountability Systems) et redonne à la presse une certaine image de 4e pouvoir. Loin de s’intéresser aux pays autoritaires, ils dénoncent  la surveillance massive entre pays démocratiques, pour rester en droite ligne des libertés individuelles et publiques qui en sont une des caractéristiques. Il  ne faut pas s’étonner que les Etats-Unis, qui ont porté au pinacle la liberté de la presse et ont créé l’internet libre, soient les premiers visés.  Le sentiment d’agression par la surveillance en est augmenté, plus encore que si des révélations fracassantes étaient faites sur les ennemis de la guerre froide et post-guerre froide.

Le raccord au 5e pouvoir, celui des netoyens, des citoyens journalistes engagés, ne s’opère toujours pas cependant. Ces médias tendent à vouloir garder la dimension professionnelle de l’information pour eux-mêmes. Certains, dans le monde anglophone, n’hésitent pas à s’adjoindre le soutien de journalistes en herbe (netroots) par le biais du collaborat ou de l’externalisation ouverte (crowd sourcing), d’autres, notamment en France, hésitent encore à partager la tâche, pourtant nécessaire à l’heure du journalisme décentralisé autour d’avalanches de données massives. Certains arguent qu’il faut protéger le métier et ne pas avoir recours à ce qui correspond en réalité à des pigistes non payés. D’autres veulent conserver le  contrôle de l’agenda, de la curation et de l’exfiltrage et n’ont pas confiance en l’agentivité et la prise d’initiative du public.

La prise de conscience que la création d’une opinion publique mondiale et transfrontière peut seule être à même d’obtenir la mise en place de valeurs démocratiques transfrontières est nécessaire pour que la presse soit pleinement dans son rôle de formation éclairée des citoyens…   Il est urgent de ne pas attendre !

PRISM 1. Le scandale de la surveillance généralisée : pourquoi une telle apathie citoyenne ?

29 octobre 2013

Le peu de mobilisation de la société civile par rapport au scandale du programme d’espionnage généralisé PRISM n’est pas sans surprendre.  La surveillance illégale des Etats-Unis n’a pas seulement porté atteinte à la souveraineté des Etats mais elle s’est aussi ingérée dans la vie privée des individus, en France comme ailleurs.

Toutes sortes d’hypothèses quant à cette apathie généralisée peuvent être avancées, avec un certain degré de validité :

  • Le public est devenu cynique par rapport à toutes ces crises d’espionnage qui relèguent les histoires de James Bond à la préhistoire pré-numérique.
  • Le public n’a plus confiance en la presse pour l’informer et, en retour, pour y exprimer son indignation et son ressentiment. Elle opère comme un filtre des émotions tout comme des informations et ne joue pas à plein son rôle de relais lorsque les affaires explosent, comme si elle était muselée par l’Etat et les magnats de la presse alliés au pouvoir.
  • Le public n’a pas de recours à qui s’adresser pour exprimer son indignation : l’Etat français ? Il est soupçonné de faire de même par le biais de la DGSE et ses molles protestations à l’égard des Etats-Unis sont plutôt une confirmation qu’une dénégation ? L’Etat américain ? Il est trop loin et la loi d’action de classe est trop récente pour être un outil juridique efficace à ce stade. La Cour pénale internationale? Les Etats-Unis se sont bien gardés d’en ratifier le statut.
  • Les Français ont moins d’attentes à l’égard des Etats-Unis que d’autres citoyens européens en Allemagne ou au Royaume-Uni, pays alliés indéfectibles. Ils se sont donc moins sentis trahis que les Allemands et les Anglais et ne sont pas allés protester dans la rue ou auprès de leurs élus car ils n’attendent pas plus de leur Parlement que du Congrès américain. C’est pourtant dommage car la trahison est avérée, même si sa direction n’est pas claire : soit le Congrès ne savait pas et alors la NSA a caché ses activités à son propre gouvernement ce qui en fait une forfaiture caractérisée, soit le Congrès savait et alors c’est un cas d’agression contre un allié démocratique qui ne devrait pas être tolérée.
  • Les Français sont peu sensibles au droit à l’oubli numérique ou à la protection des données de la vie personnelle. La CNIL, dont la vigilance est appréciée,  est censée veiller à ces questions et elles lui sont déléguées. En outre, tant qu’un Français n’est pas cruellement touché dans son intégrité, l’émotion n’est pas assez forte pour susciter une mobilisation forte par rapport à des principes abstraits et lointains.

L’hypothèse qui n’est pas avancée est celle du manque de sensibilisation du public du fait de l’absence criante d’une éducation aux médias et à l’information qui prenne en compte la nouvelle donne numérique dans notre pays. Etant donné les circonstances,  il devient de plus en plus indispensable d’appuyer cette littératie numérique sur les droits humains et leur déclaration universelle, en particulier la dignité (article premier), la vie privée (article 12), la liberté d’expression (article 19), sans compter l’éducation (article 27) et la participation (article 29).

Que ferait une éducation aux médias et à l’information digne de ce nom ?

  • Elle utiliserait PRISM (tout comme WIKILEAKS) comme un cas d’école pour rendre concrètes et éthiques des notions abstraites et basées sur des principes généraux : le code et qui le contrôle, le manque de transparence malgré les rapports sur la transparence, la dépendance des états démocratiques à l’égard des Etats-Unis pour ce qui touche à l’internet (serveurs racine, ICANN…).
  • Elle susciterait l’esprit critique en posant les questions qui fâchent : Qui est à blâmer ?  Les Etats-Unis, l’Etat français, les pourvoyeurs de services… Qui a le plus à perdre ? Les grandes entreprises monopolistiques d’Hollyweb malgré leurs protestations de bonne foi, les agences de surveillance ayant outrepassé les droits autorisés par leur propre autorité de contrôle …
  • Elle insisterait sur l’exigence d’une législation transfrontière et d’un traité sur la gouvernance d’Internet et exigerait un mécanisme de règlement des différends avec un dispositif de recours du public.
  • Elle montrerait  à quoi sert l’exploitation des données et formerait à la protection des personnes, sans attendre le gouvernement ou les pourvoyeurs de service, ce qui implique de faire muter l’éducation aux médias et  à l’information à l’ère numérique, en lui ajoutant une éducation à l’informatique des usages.
  • Elle pointerait vers les solutions alternatives qui existent, même si elles ne correspondent pas aux attentes d’un grand public habitué à la facilité des plateformes prêtes à médiatiser d’Hollyweb. Elle ne ferait pas du public un complicite de ce qui arrive, par son apathie et son inertie, voire son cynisme bien entretenu sur les réseaux sociaux, mais plutôt un 5e pouvoir avec son autonomie propre et sa capacité d’agir à partir de la base.

Faut-il s’étonner alors que l’éducation aux médias et à l’information ne soit pas la priorité des gouvernements ou des entreprises du secteur des médias numériques ? Un scandale en cacherait-il un autre ?…

Les bombes à retardement de G.W. Bush : les pièges du déjà-vu

9 septembre 2013

Les atermoiements actuels des politiciens et de l’opinion publique concernant la Syrie révèlent certaines des bombes à retardement posées par le précédent président américain, GW Bush, non seulement aux Etats-Unis mais dans le monde, encore sous le choc de l’intervention américaine en Iraq. Avant de quitter le pouvoir, il a pris soin de laisser au Congrès un grand nombre de personnes ayant voté pour la guerre en Iraq, qui sont toujours là et  font obstruction au président Barack Obama alors qu’elles l’avaient soutenu. Ses poids-lourds  néo-cons de l’époque, —John Bolton, Dick Cheney, Karl Rove et Donald Rumsfeld pour ne mentionner que les plus vociférants—, occupent toujours les ondes pour dénoncer le manque d’autorité du président, le recours maladroit au Congrès pour légitimer son action, le choix de la diplomatie par contraste au réel imaginaire créé par son prédécesseur.

Quant aux autres, pourquoi s’opposent-ils ? Parce que le processus a un air de déjà-vu, et rappelle une situation-piège à laquelle ils se sont laissés prendre une première fois, en se jurant que cela ne se reproduirait plus : preuves incertaines d’emploi d’armes chimiques, intérêts peu explicites de l’intervention militaire, présence supposée d’Al-Qaïda, … Et G.W. Bush dans tout cela ? Le principal intéressé refuse de s’exprimer et s’en lave les mains : dans sa baignoire, il peint ses orteils.

Les médias, quant à eux, se mouillent, tout en se faisant piéger par cet air de déjà-vu qui est, à proprement parler, un effet (audio)visuel : il se fonde sur la familiarité que les gens ont avec les images vues des centaines de fois, ce qui leur donne un script dans leur mémoire sur lequel ils peuvent appuyer leur re-connaissance d’une situation et la stratégie à adopter. Cognitivement, le sentiment de déjà-vu apparaît lorsque deux conditions au moins sont réunies :  les gens sont incapables d’identifier la source de leur familiarité et ne reconnaissent pas la similarité des expériences. Certes la Syrie n’est pas l’Iraq, mais la teneur des images, la nature des intervenants et le statut des discours ramène de manière plus ou moins subreptice à l’héritage historique de l’après 11 septembre 2001. Les points de comparaison sont imprécis, les circonstances en apparence différentes mais la familiarité des images et les parallélismes de situation sont assez présents pour créer de la  dissonance dans l’esprit du public tout comme des journalistes et rappeler  la situation première.

Barak Obama est victime du script miné déposé par G.W. Bush : lui qui a fondé sa réputation de jeune politicien sur ses critiques de la guerre en Iraq se voit contraint de plaider pour une intervention sous forme de frappes ciblées (au risque qu’elles ne soient pas décisives). Lui qui avait fustigé Bush pour le manque de constitutionnalité de son entrée en guerre se voit contrait de demander la permission à un Congrès très polarisé qui est loin de lui être acquis.  François Hollande essaie d’inverser le script miné en soutenant les Etats-Unis parce que la France a perdu sa fierté dans l’épisode précédent et s’est retrouvée dans le camp opposé. Les autres participants, Vladimir Putin en tête, ont tous des comptes à régler avec leur rôle dans l’histoire lors de l’événement antérieur…

Les médias s’attribuent le beau rôle à travers leur dénonciation d’une situation très difficile pour les populations civiles (et qui bafoue les droits humains) mais leur incapacité à rallier l’opinion publique est la preuve qu’ils ne savent pas donner les bonnes clés de compréhension au monde, qu’ils ne s’efforcent pas de relier l’événement actuel au déjà-vu onuesque/ubuesque et de creuser les différences de situation, pour changer le script miné de Bush, qui est un véritable trompe-l’œil : les équivalences sont trompeuses entre images dont les sources et les motivations sont diverses. Elles deviennent des armes de manipulation et de surenchère, surtout lorsque l’on prend en compte leur origine de production et les intentions de ceux qui les diffusent, ce qui est rarement fait. Ces équivalences aplatissent les réelles différences entre régimes qui créent les violences et les tortures.

C’est là où les médias ont un rôle fondamental à jouer: c’est à eux de déconstruire la réversibilité de leurs propres images et des points de vue associés, c’est à eux de cesser le brouillage des repères politiques, sociaux et moraux mis en place par une dramatisation contre-productive de l’émotion. C’est à eux de montrer que les images ne sont pas interchangeables. La médiation journalistique se légitime là, dans le supplément de sens.

Facebook

20 juillet 2012

Facebook, le réseau social, vient d’atteindre les 900 millions d’utilisateurs, qui peuvent se réunir au quotidien. Certains disent même qu’il s’agit du plus grand pays au monde. Les implications pour ceux qui y vivent et ceux qui en sont exclus ou choisissent de l’ignorer sont à mesurer en termes de cognition sociale, tant au niveau personnel/individuel/micro qu’au niveau collectif/macro.

En cognition sociale, l’individu trouve son bien-être lorsqu’il se situe sur sa bonne échelle d’interaction. Pour le bien-être d’une personne, elle est en général de 60-80 personnes, pouvant aller jusqu’à une petite centaine pour des individus très extravertis. Ce sont des vrais « amis », des gens avec qui on est en contact fréquent et avec qui on évolue dans la vie, pas seulement des connaissances de passage. Au-delà, ce n’est pas gérable, sauf à transformer ce cercle d’amis en petite entreprise… et les entreprises sont de plus en plus présentes sur Facebook bien sur…

Les personnes qui sauront gérer leur échelle d’interaction (souvent le miroir de leur relation réelle) sont celles qui sauront installer leur présence en ligne sans se soucier du nombre de partenaires/associés/connaissances, pour aller vers la qualité de l’amitié.  Elles auront la maîtrise des formes sociales de leurs relations territorialisées tout comme déterritorialisées.

Ces personnes seront sans doute capables de se construire autour d’objets d’attachement spécifiques (comme la musique ou la cuisine, qui font un carton sur les réseaux sociaux). Ces objets d’attachement sont aussi des objets de pratique, en couches multiples. C’est ce que dit la théorie de l’action distribuée, qui pose que la personne peut s’identifier à des couches multiples et différentes sans s’aliéner pourvu que les goûts et les pratiques soient co-construits…

De ce fait, il n’y a pas tant uniformisation de la culture malgré l’uniformisation des formats (dont Facebook est le leader très contraignant), qu’éclatement des pratiques culturelles, avec la remise en cause des hiérarchies, des statuts classiques, en faveur des réputations construites entre « pairs », le terme que je préfère quand je parle des « amis » de Facebook. Il s’agit de pairs au sens anglais de « peers », signifiant des gens qui partagent une même pratique choisie (pas une question d’âge nécessairement donc), établissant une situation de connivence/surveillance (le sens du verbe « to peer » en anglais, de type panoptique).  D’où l’importance des leviers de construction de la notoriété sur les réseaux sociaux comme Facebook (compteurs, classements, commentaires,…), qui permettent de mesurer l’échelle d’attachement et de bonne interaction. Les  individus les plus à l’aise sont ceux qui se gardent d’exploser vers la quantité pour rester sur la qualité des relations… C’est tout un apprentissage, et toutes les personnes ne sont pas égales entre elles dans les e-stratégies et les compétences cognitives pour l’attention et l’attachement…

Cet attachement en co-construction est ce qui change dans les relations actuelles permises par les réseaux, car il s’oppose à l’autonomie tant recherchée par l’individualisme libéral.  Il se fonde sur les pratiques anodines et sur des besoins liés à l’expérience vécue, souvent reliée au corps (procédures, comportement ritualisé,…).  Il se construit, paradoxalement, à partir d’une plateforme complètement au service de l’économie libérale…

Au niveau collectif, il y a une autre échelle d’interaction, de type commercial, qui transforme les individus branchés sur Facebook en temps de cerveau disponible pour la publicité, une publicité discrète et ciblée individuellement mais très présente. Facebook n’est surtout pas un « pays » mais une entreprise, pas très différente de Nielsen ou de Médiamétrie somme toute, qui vend l’attention et l’attachement comme un service à des marques…


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