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Education aux Médias et à l’Information (EMI) : un levier pour comprendre les enjeux politiques et économiques du numérique

8 décembre 2015

Le manque de déploiement à l’échelle nationale de l’EMI malgré ses enjeux historiques de citoyenneté et de stratégies pédagogiques innovantes est frappant, malgré l’esprit Charlie et les effets d’annonce des divers ministères (référents médias, réserve républicaine,…). Les chercheurs de l’ANR TRANSLIT ont relevé un certain nombre de faiblesses (www.translit.fr, rapport France 2014). Ces travaux visent à essayer de répondre aux attentats du 13 novembre faute d’avoir réagi avec urgence lors de ceux du 7 janvier 2015.

Palier des faiblesses historiques

  1. Le périmètre de cet enseignement (EMI+numérique) et les compétences requises sont flous dans la mesure où c’est un enseignement transversal, fait dans les disciplines (lettres, langues, histoire-géo, parfois maths et sciences éco) ;
  2. les ressources ne sont pas systématiquement évaluées alors que celles des disciplines sont validées par plusieurs filtres, dont certains institutionnels : les inspecteurs, les éditeurs de manuels ou ouvrages dédiés, les auteurs, les experts accrédités, etc. Cela affaiblit donc la preuve de l’efficacité et du succès de la démarche, ce qui en retour affaiblit les financements publics et associatifs ;
  3. les modalités d’acquisition sont difficiles à définir car l’EMI fonctionne par projet et pédagogie innovante, sans que le transfert des compétences acquises dans d’autres domaines de connaissances soit immédiatement visible et évaluable ;
  4. les disciplines convoquées pour intervenir, soit ne sont pas enseignées en tant que telles à l’université (éducation aux médias, informatique sociale), soit sont marginalisées (documentation), soit sont perçues comme secondaires dans la hiérarchie des disciplines et dans le socle de base des compétences, des connaissances et de culture (médias par rapport à lettres, langues et sciences, informatique par rapport aux mathématiques…) ;
  5. la responsabilité de ce type d’enseignement est restée diffuse, sur la base du volontariat souvent, avec une absence d’obligation de résultats car elle n’est pas obligatoire ou spécifique dans les disciplines. Il devient alors une variable d’ajustement en fonction des impératifs temporels et administratifs, de l’avancée dans le programme scolaire, de la bonne volonté des acteurs extérieurs (profs docs, journalistes, parents,…) ;
  6. les activités instrumentées de l’EMI ont une composante technique, en lien avec les technologies informatiques dans le cadre du numérique ; elles impliquent des collaborations entre différents types de personnes ressources qui ne sont pas toujours facilitées dans le cadre de la classe ou de l’établissement ;
  7. l’offre de formation dans les Ecoles Supérieures du Professorat et de l’Education (ESPE) ne s’est pas fait en miroir avec la logique du projet (et des classes inversées) dans les établissements scolaires, les enseignants continuant à être formés aux pédagogies transmissives et non pas actives, qui sous-tendent la maîtrise des cultures de l’information.

Une fois ce diagnostic posé, avancer dans la bonne direction implique la mobilisation de tous

Les mesures annoncées depuis « je suis charlie » sont restées bien trop timides et n’ont pas été mises en place. Elles ne répondent pas aux attentes des communautés de pratique sur le terrain et ne pallient pas les faiblesses historiques pointées par les chercheurs.

 Pour un véritable pilotage de l’EMI et des littératies numériques, il faut :

  • un acteur clairement identifié mais la Direction du Numérique pour l’Education (DNE) n’agit pas comme guichet unique et a du mal à donner sa place à l’EMI, ce qui se double de la fragilisation durable de l’opérateur historique qu’est le CLEMI ;
  • la continuité pédagogique de la maternelle au supérieur et la continuité éducative dans et hors l’école mais elle n’est pas mise en avant dans les nouveaux programmes ;
  • la continuité socio-technique entre médias traditionnels et médias numériques, (dont les réseaux sociaux), amplifiant le périmètre des supports, faisant prendre conscience de l’hétérogénéité du web, mais c’est plutôt l’opposition entre culture du livre et culture des écrans qui prédomine encore ;
  • la mise en place de formations dans les ESPE mais elle est chaotique, très peu dotée en heures et très inégalement répartie sur le territoire ;
  • la recherche sur les usages des jeunes, notamment sur les réseaux sociaux (soupçonnés de radicalisation) et sur les pédagogies innovantes et leur efficacité mais elle n’est pas financée ce qui laisse nos élus dégager des politiques publiques sans s’appuyer sur des travaux validés.

Pour accompagner durablement le changement et le passage à l’échelle

Quelques écueils à éviter :

  1. Ne pas stigmatiser les jeunes : les adultes ne sont pas mieux formés à la liberté d’expression, aux nouvelles compétences,… Le débat sur l’apprentissage du codage a bloqué celui sur le décodage et le décryptage des logiques d’influence et de pouvoir des technologies numériques, pas assez montré que les plateformes contraignent nos actions, influent sur les comportements et les valeurs (profilage, prescription des goûts —l’obligation de « liker » ou de tout dire— et prédiction des comportements), avec de grandes asymétries de pouvoir qui ne font pas agir les citoyens de tous âges car ils ne sont pas formés et informés.
  2. Ne pas tout mettre sur le dos de l’école : ces mesures ne doivent pas nous faire oublier les grandes avancées dont la France peut se féliciter dans le domaine, l’existence des professeurs documentalistes dans les établissements, des contributeurs externes comme TV5 Monde, CSA, CNIL et des associations comme enjeux e-medias,… C’est une grande richesse sur laquelle il faut capitaliser pour faire passer les enjeux de citoyenneté, de créativité et d’employabilité.
  3. Se focaliser sur une vision très peu comprise de la laïcité peut nous enfermer : il faut insister sur les manquements aux Droits de l’homme, sur l’absence de libertés et les nouvelles formes de fascismes et totalitarismes. L’EMI ne doit pas alors seulement relever de l’article 19 (liberté d’expression) mais toucher aussi les articles 1 (fraternité), 2 (dignité), 3 (droit à la vie), 12 (vie privée), 26 (éducation), et 27 (participation).

Restent des angles morts ou peu abordés :

  1.  Les conflits de normes et de compétences nationales/internationales qui impactent sur les usages et notamment les incohérences entre les GAFAM, leurs valeurs et leurs intérêts et celles de notre pays (vie privée, données, discours de haine et de racisme …) qui impactent tant l’intégrité de l’école que des médias ;
  2. Le débat citoyen sur la Gouvernance d’Internet, et notamment sur le destin des données qui sont un enjeu pour l’école et pour la recherche autant que pour les individus. Débattre de leur sécurité, de leur traçabilité, de leur portabilité et de leur propriété est un des grands enjeux que la recherche universitaire doit porter de ses travaux.

La question du sens dans l’éducation aux médias et à l’information en France ne peut se dissocier du sens des médias dans la société et de leur nécessaire mutation vers des pratiques plus transparentes, plus critiques, plus pluralistes, ce que le numérique peut faciliter. Recréer de la confiance entre les citoyens et leurs médias relève d’un défi nouveau pour les médias mais aussi pour l’EMI. Ce défi peut être porté par la France seule ou en relation avec tout le continent européen. C’est le sens de la création en octobre 2015 du chapitre Europe de GAPMIL (l’Alliance Globale des Partenaires en EMI).

NB : une version éditée de ce post est parue le 2 décembre dans theconversation.com: « Après les Attentats de Paris, l’importance de l’éducation aux médias et à l’information ».

L’éducation aux médias et à l’information après Charlie : Le décalage entre la réalité de la recherche et les attentes de l’institution scolaire

17 février 2015

Dans son discours du jeudi 22 janvier, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche, propose une batterie de 11 mesures qui visent à palier certaines faiblesses historiques de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI) et il faut s’en féliciter. Parmi les mesures les plus débattues se trouvent la création de « référents en éducation aux médias » (mesure 1) et le « parcours citoyen » avec la présence d’un média par établissement (mesure 3). Moins commenté est le rôle de l’enseignement supérieur « pour éclairer la société dans son ensemble sur les fractures qui la traversent et les facteurs de radicalisation » et favoriser la formation des enseignants en ESPE (mesures 10 et 11).

Les chercheurs voient leur responsabilité sociale engagée pour nourrir le débat et informer les politiques publiques, eux qui ont à peine salué la transition historique opérée par le concept dès 2007 avec l’Agenda de Paris : l’éducation aux médias (EAM) est devenue l’éducation aux médias et à l’information (EMI. Elle s’est confirmée en 2011 avec le lancement à l’UNESCO du programme de formation pour les enseignants et la création de l’Alliance globale des partenaires de l’éducation aux médias et à l’information. Le premier forum européen s’est réuni à Paris en mai 2014. Il est passé inaperçu tout comme la Déclaration de Paris qui a été adoptée pour indiquer l’urgence de ne pas négliger le médiatique à l’ère du numérique.

En France, ces thématiques restent encore trop négligées et l’hypothèse de la radicalisation des jeunes sur les réseaux en a pris plus d’un au dépourvu. Un énorme décalage existe entre la recherche universitaire et les demandes de l’institution scolaire. A la décharge des chercheurs, les pouvoirs publics ne les sollicitent pas souvent et les appels à projet en la matière sont peu fréquents et mal diffusés. Les travaux impulsés ces dernières années tendent, soit à observer les usages du numérique, soit à analyser les processus de socialisation des jeunes, ce qui n’intègre pas nécessairement les médias dans l’équation tout en confortant le cloisonnement des équipes.

D’autres cloisonnements et blocages sont à signaler, qui montrent que des pans entiers de recherche restent à l’état de friche et ne se confrontent pas aux évolutions internationales. A l’AIERI, la section « Recherche en éducation aux médias » que je dirige sert d’observatoire des tendances. Pour l’EMI, les travaux présentés recouvrent tous les domaines nobles d’un champ à part entière : l’épistémologie et les frontières entre termes et territoires, les théories fondamentales du domaine, les tensions pédagogiques autour des compétences et des usages, les pratiques sociales et les politiques publiques. Ils sont en interconnexion avec d’autres évolutions émergentes, comme l’identité numérique, les rapports entre vie privée/vie publique, l’éducation par les médias (e-learning, MOOC,..) et des dimensions qui se recoupent avec l’écologie et l’environnement durable. On voit poindre d’autres champs où l’EMI est pertinente : la santé et le bien-être, les formes de l’engagement citoyen, l’éducation des adultes tout au long de la vie, et même… le journalisme.

En France cette pénurie de recherche et de travaux s’explique à plusieurs niveaux. Dans la discipline de l’information-communication tout comme celle des sciences de l’éducation, quelques pionniers l’ont portée à bout de bras, sans parvenir à en faire une discipline à part entière ou une matière noble au sein de leur discipline. Il n’existe donc pas de parcours en licence à l’heure actuelle qu’un étudiant pourrait suivre pour faire de l’EMI, ce qui pose le problème du lien entre -3 (le lycée) et +3 (la licence) et de la compétence des futurs « référents EMI ».

En master, certaines épreuves du CAPES permettent de réfléchir au cinéma ou à l’image, dans le cadre des masters Métiers de l’Enseignement, de l’Education et de la Formation (MEEF), de l’option cinéma du CAPES Lettres modernes ou des épreuves de synthèse des CAPES en langues étrangères. Les formations au CAPES Documentation comportent des éléments d’éducation aux médias (théories des SIC, sémiologie de l’image…) qui restent flous toutefois car le programme n’est pas précisé. Les seules indications concernant une courte liste de domaines sur lesquels porteront les épreuves d’admission (dont le socle commun de connaissances et de compétences et les technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement). Et les sujets du concours relèvent pour la plupart de l’éducation à l’information à travers la recherche documentaire (voir le rapport de l’ANR TRANSLIT http://www.translit.fr).

Dans les masters recherche, où l’éducation aux médias aurait vocation à devenir une option ou une spécialité, la même pénurie est à noter. En recherche, les thèses sur le sujet se comptent sur le doigt d’une main, ce qui est normal puisqu’elles ne bénéficient pas du vivier potentiel des masters. En outre, elles tendent à biaiser sur leurs intitulés en mettant l’accent sur les usages des jeunes, sur des thématiques spécifiques comme l’image… De fait la recherche en éducation aux médias se protège souvent derrière l’écran des études sur l’enfance et l’adolescence, plus porteuses. Du fait du peu de reconnaissance universitaire de l’éducation aux médias, il n’existe pas en France d’association savante dans le domaine, réunissant chercheurs et professionnels contrairement à l’Allemagne ou à la Roumanie par exemple.

D’autres associations se sont emparées de l’EMI dans la société civile, pour palier le manque par ailleurs, la ligue de l’enseignement, les cémea, Enjeux E-médias etc. Ces groupes participent de la fonction structurante du débat sur l’EMI, en ce qu’ils sont quête d’une nouvelle participation associative et d’une nouvelle citoyenneté. Ils organisent des conférences et des formations, mais ont une très petite marge de manœuvre sans l’appui de la recherche et des travaux de terrain.

En résumé, il résulte que les disciplines convoquées pour intervenir en EMI, soit ne sont pas enseignées en tant que telles à l’université (éducation aux médias et à l’information), soit sont perçues comme secondaires et marginalisées (documentation). L’offre de formation dans les ESPE est insuffisante dans le domaine et les enseignants continuent à être formés aux pédagogies transmissives et non pas actives, voire pro-actives dans les usages médiatiques et numériques, qui sous-tendent la maîtrise des cultures de l’information elles-mêmes au cœur de l’EMI. Les acteurs non-universitaires de l’EMI ont augmenté au fil du temps et sont très éclatés. Outre le CLEMI dans le cadre de l’éducation nationale, d’autres instances aux statuts variés font des offres liées à l’EMI : le CNC (pour le cinéma et l’image, au ministère de la culture), le CSA, la CNIL, etc. La nouvelle Direction du Numérique pour l’Education (DNE) en fait aussi une de ses missions. Le tout sans évaluation alors que l’on sait que les politiques publiques déploient des moyens financiers et humains sur la base de résultats attestés.

La mobilité virtuelle et réelle au cœur des apprentissages est encore peu ou mal intégrée dans la formation des enseignants en France, tout autant que la place de la recherche dans la formation des enseignants. Une place réelle dans les formations doit être accordée à une réflexion critique pour une innovation pédagogique adaptée à tous les terrains. Le lien manque cruellement entre une formation de licence qui soit pré-professionnalisante et des masters de formation des enseignants qui cessent de jouer la carte du compromis avec les contenus disciplinaires classiques au détriment de la mise à jour des stagiaires. Des dispositifs de formation alternatifs comme les MOOCs, dont certains portent sur ces thématiques comme le MOOC « DIY Education aux Médias et à l’Information », peuvent susciter de la participation pédagogique et des échanges entre communautés de pratique et de recherche (https://hub5.ecolearning.eu/course/diy-do-it-yourself/)

Pour que la recherche puisse être à la hauteur des demandes de l’institution scolaire, des formations de master proprement dédiées à l’EMI, pour former solidement les référents en éducation aux médias et à l’information de toutes sortes, sont à susciter. Elles peuvent avantageusement intégrer les usages pédagogiques du numérique et faire apprendre et enseigner autrement. La formation initiale et continue des enseignants peut également gagner à l’introduction de modules spécifiques dans les ESPE et à l’adossement à des MOOCs de type participatif ou collaboratif. Un programme de recherche cohérent, —avec bourses pour les jeunes chercheurs et projets de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR)—, doit également impulser des travaux sur l’éducation aux médias et à l’information en tant que telle pour pouvoir bénéficier des retombées de leurs résultats dans les autres dimensions de l’institution scolaire…

C’est seulement dans ces processus complémentaires et cette circulation construite et concertée entre enseignement supérieur et secondaire que la responsabilité sociale des chercheurs et le temps long de la recherche pourront s’inscrire dans la maîtrise des cultures de l’information indispensable à nos jeunes car elle est porteuse de citoyenneté, de créativité et d’employabilité.


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