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Démythifier le mythe des « digital native vs immigrants » (suite et fin)

2 mai 2016

IV. Un média chasse (un peu) l’autre

La panique des « natifs vs immigrants du numérique » prend les médias pré-numériques, avec des « contenus du patrimoine » (heritage content, dit Prensky) à leur propre piège. Ils se retrouvent à la fois juge et partie, devant ajuster leurs routines au déboulement d’un nouveau venu dans leur champ, Internet. Dans ce double rôle, ils ne sont plus de simples fenêtres sur le monde ou des filtres de la réalité, mais des opérateurs de changement. Leur nature transformative se révèle dans la construction du problème public causé par la panique « natifs vs immigrants », à savoir le rôle de l’école et de la pédagogie.

Les médias interviennent tout au long du processus de la panique. Ils en font l’inventaire sens dessus dessous, ils suivent les réactions des enseignants et des décideurs acculés à faire des déclarations polarisantes, voire clivantes, puisque la panique force à se positionner du côté de la bonne ou de la mauvaise pédagogie, de la modernité ou de l’ancienneté. Ils suivent en cela leur propre logique de valeur de l’actualité, avec un cadrage narratif sous la forme d’oppositions binaires concernant le système scolaire (bon/mauvais, nocif/inoffensif,…)

Mais ils sont contraints de se mettre en scène, et se trouvent partiellement pris au piège de leur propre dispositif. Partiellement, car ils éprouvent une sorte de jubilation narcissique à donner des preuves de leur pouvoir de représentation, voire de leur propre fragilisation. Car le nouveau média déplace leur propre monopole sur l’information et son agenda. La panique sur les natifs/immigrants révèle aussi une guerre larvée entre élites médiatiques : les médias de patrimoine répugnent à être déplacés dans leur pouvoir de représentation tandis que les médias avec des « contenus du futur » (future content, dit Prensky) visent à leur ôter leur positon de monopole de fait, perçue comme hégémonique. L’internet produit ses propres organes de presse, avec des modèles économiques différents, —avantage accru avec l’arrivée des réseaux sociaux et le tournant smart des années 2005-07. Pour s’imposer, la seule solution est de casser les moules de l’ancien modèle en l’obligeant, soit à reconnaître son obsolescence et à changer de pratiques, soit à partager la manne publicitaire et informationnelle. La stratégie de la nouvelle élite médiatique est d’utiliser la panique pour mettre en crise permanente la société, jusqu’à obtenir gain de cause.

Paradoxalement, la panique attire donc aussi l’attention sur les médias et leur rôle en société. Elle fait bouger les lignes, car soudain ils semblent aussi apparaître à l’école, alors que leur présence y a toujours été très encadrée (une fois par an en France, lors de la SPME). Les médias, notamment ceux du numérique, ne respectent plus le statu quo et font une concurrence frontale à l’instrument pré-numérique de la socialisation, l’école. La résolution de la panique tend à intégrer, toujours sous contrôle, l’Internet dans les classes. La réforme de 2013 en France, qui a mené à la création de la Direction du Numérique à l’Ecole (DNE) laquelle a coopté à son tour l’Education aux Médias et à l’Information (EMI), est caractéristique de la tentative de résolution négociée du dilemme créé par la panique.

 V. Entrée de nouveaux acteurs

A la concurrence entre élites médiatiques s’ajoute deux facteurs nouveaux dans le moment cybériste (terme que j’ai créé pour marquer que nous sommes dans une nouvelle ère, sans faire toujours faire référence à la tension obsolète entre modernisme/postmodernisme) : l’évolution de la « culture jeune » dans la mondialisation et l’avènement du secteur civique.

L’élite médiatique cherche du soutien dans l’opinion publique, en impliquant les communautés qui lui sont acquises, les jeunes internautes natifs notamment. Les grandes plateformes du numérique ont ainsi conclu une espèce de pacte stratégique de mise en visibilité où une section du public est très impliquée. Elles donnent un accès gratuit aux jeunes (de plus de 13 ans) sur les réseaux sociaux et génèrent leurs propres héros, leurs propres influenceurs, leurs propres célébrités. Culture populaire et culture élitaire y trouvent des intérêts partagés, même si chacune espère y trouver des gains séparés en sortie de panique (du travail pour les jeunes, du data mining et du profiling pour les plateformes).

Les plateformes des réseaux sociaux (qui sont des médias même si elles le nient), profitent de l’émergence de la « culture jeune » internationale, déjà nourrie de MTV et de butinage sur les vidéos Youtube ou les Gameplay de leurs jeux vidéo favoris. Cette « culture jeune » n’est pas fabriquée majoritairement par des jeunes mais par une cohorte issue des classes moyennes, qui éprouve un besoin authentique de créer de la nouveauté tout en ayant une peur inédite d’être déclassée. Elle s’appuie sur l’arrivée de nouveaux entrants sur la scène médiatique pour se créer une identité et une visibilité. Elle montre qu’il n’y a pas qu’une seule culture de contrôle unique et omnipotente. Les instances qui la constituent sont difficiles à repérer, tant se combinent à la fois des intérêts multinationaux et des pressions internes de nationaux en mal de changement qui y voient un intérêt pour contrebalancer les lenteurs de leur propre culture, notamment de l’institution scolaire.

La panique des natives/migrants se double donc d’une dimension internationale due au média internet, lui-même transfrontière. La mondialisation augmente la panique parce qu’elle crée des dissonances cognitives.  Etant donné les flux de distribution des programmes et les flux de circulation des données sur les plateformes, les Etats-Unis sont en ligne de mire, la mondialisation pouvant s’interpréter comme une américanisation. Le positionnement de nombreux pays par rapport aux Etats-Unis et à l’exportation agressive de leur culture médiatique a ainsi joué dans l’intensité et la résolution de la panique, comme l’a montré la récente négociation du « Privacy Shield », visant à protéger les entreprises et les citoyens européens pour le contrôle de leurs données.

Le positionnement par rapport à l’enfance, à la famille, à l’école conditionne le rôle de la société civile, qui émerge comme un autre acteur important. La panique natifs vs immigrants est aussi une des rares où la fonction d’agenda de la presse a été débordée par la fonction d’agenda de la société civile, qui cherche à valider sa légitimité auprès des pouvoirs publics. Les associations qui en font partie ont bénéficié aussi du nouveau média pour s’organiser et ré-inventer les modes de la militance, de la mobilisation et de la désobéissance civile. Elles ont adopté la stratégie de demander des commissions d’enquête, des consultations en ligne, qui donnent lieu à des rapports contenant un certain nombre de recommandations, comme dans le cas de la grande concertation nationale sur le numérique pour l’éducation, en 2014. Dans cette stratégie d’action collective, elles visent à représenter les intérêts des parents face à la culture jeune et veulent générer du droit plutôt que du simple débat contradictoire. En France, pays où le système d’entraide publique reste encore solide, leur tendance est de demander des comptes aux institutions sociales appropriées, en étendant leurs missions (ministère de l’éducation, de la culture, CNIL, CSA…). Elles demandent aussi au secteur privé de s’y mettre, en incitant à la mise en place de bonnes pratiques de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE).

VI. Mais en réalité, 15 ans après le mythe, à l’école… tous nomades ?

Depuis 15 ans, la métaphore des natifs a pris en marketing (comme génération Z ou XY), pas celle des immigrants. Mais elle répugne toujours à l’école. Et de fait les usages du numérique par les « jeunes » ne se présentent plus sous la même perspective. Au discours de rupture porté par la panique (entre générations, entre école et loisirs, entre travail et jeu…), se substitue plutôt des discours de suture (sur le sens à donner, sur les compétences à acquérir, sur les besoins en formation). Des enquêtes ethnographiques sur la sociabilité adolescente sur les réseaux, des observations sur les usages de l’écrit et du lu par les jeunes se multiplient qui présentent des résultats qui accentuent l’hybridité plutôt que la polarité.

Le temps long de la recherche a pris le dessus sur le temps court de la panique. Pour ne citer que quelques travaux en France, il faut consulter le rapport UsaTICE sur le numérique au lycée, les travaux de l’ANR INEDUC portée par Pascal Plantard sur les inégalités éducatives chez les 11-15 ans dans leurs divers espaces de vie. Plus récemment les travaux de l’ANR TRANSLIT, que je porte, considèrent la situation des 15-17 ans. Les publications des membres, en particulier ceux de l’axe 2 qui analyse les dispositifs et les interactions (Vincent Liquète, Elisabeth Schneider, Anne Cordier, Anne Lehmans, Karine Aillerie, Angèle Stadler, Franck Morandi, Karel Soumagnac-Colin, Nathalie Pinède, Véronique Lespinet, Françoise Tort, Béatrice Drot-Delange, Irma Velez, Frédérique Longuet, Amélie Turet, Perrine Boutin et moi-même) montrent des dispositifs hybrides (entre papier et numérique) et des usages imbriqués (dans et hors l’école, en-ligne et hors-ligne). Surtout ils attestent d’une translittératie en émergence, à savoir des capacités à chercher, évaluer, tester, valider, modifier l’information avec tous les outils à disposition (de l’écrit à l’image, du livre au wiki). Et ce, tant du côté des élèves que des enseignants.

Les élèves tout comme les enseignants sont aux prises avec la migration numérique, avec des situations très hétérogènes, qui font évoquer plutôt une situation de nomadisme partagé. Tous les natifs ne sont pas en pleine capacité de se saisir des potentialités du numérique. Tous les immigrants ne sont pas réfractaires aux affordances numériques. Dans tous les cas, les besoins sont criants en formation, celle des enseignants comme celle des élèves, à l’école comme à l’université. Il y a là panique en la demeure…

En tout cas, la panique des natifs vs immigrants du numérique a eu pour effet historique d’attirer l’attention sur la socialisation des jeunes par les médias, en concurrence frontale avec l’école désormais. Un sondage récent montre que les jeunes passent plus de temps (9heures/jour) sur les écrans qu’au lit ou avec les adultes http://edition.cnn.com/2015/11/03/health/teens-tweens-media-screen-use-report/. Elle révèle qu’il s’agit là d’enjeux politiques et économiques autant qu’éthiques (à en juger par les intérêts de l’éducation personnalisée à l’extrême prônée par certaines plateformes pure players). Les prochains dispositifs de gouvernance des médias, comme en attestent tous les travaux sur la gouvernance d’Internet (NetMundial), seront sans doute partiellement façonnés par ces enjeux. Les maîtriser passe par une éducation aux médias et à l’information fondée sur les Droits de l’homme qui doivent eux aussi opérer leur transition dans le numérique.

NB: une version de ce post est parue le 29 avril dans The Conversation.com.

Démythifier le mythe des « natifs vs immigrants » du numérique

12 avril 2016

I. Ca ressemble à un mythe

Le mythe du « natif du numérique » (digital  native) se fonde sur deux idées émises par Marc Prensky dans un article publié en deux volets en 2001 « Digital Natives Digital Immigrants ». Il se fonde sur une idée principale polarisante : les jeunes nés après 1980 sont des indigènes du numérique de par leurs usages et ils apprécient les contenus « du futur » (futur content) plutôt que ceux du « patrimoine » (legacy content). Leur style d’apprentissage et leur façon de traiter l’information sont radicalement différents de la génération des « immigrants du numérique » (digital immigrants). Celle-ci se trouve confrontée au défi d’un langage obsolète pour former une population de natifs à la fois aux contenus du patrimoine et du futur, … dans le langage des natifs.

 C’est un mythe des origines, tellurique, installé dans le vécu américain de la frontière (le futur, l’inconnu) et de l’immigration (laisser le patrimoine derrière soi). C’est aussi un mythe des fins, millénariste, apparu au tournant du nouveau siècle, alors que les Etats-Unis vivaient une série de crises qui allaient culminer avec 9/11 (crise politique avec la remise en cause des élections Bush/Gore, crise économique avec la peur du bug du millénaire et l’éclatement de la première bulle numérique…). C’est aussi une période clé car elle marque la naissance de l’internet politique suite aux attaques terroristes, après l’émergence de l’internet commercial en 1996 avec le passage de la loi des Télécommunications. C’est un mythe par ses proportions inter-générationnelles de querelle des anciens et des modernes (natives et immigrants sont utilisés au pluriel) : les modernes natifs sont sophistiqués et appuyés par une technologie puissante tandis que les anciens immigrants sont mal préparés et dépassés. Le tout fait crise, avec un substrat où la peur collective touche à des valeurs profondes de la société, conditionnant son évolution, voire sa survie.

 La cristallisation du mythe vient du sentiment d’une modernisation très rapide, donnant naissance à ce qu’Ulrich Beck appelle « une société du risque », qui se préoccupe non plus de la sécurité des individus par rapport aux seules forces de la nature mais par rapport aux forces du développement technologique. Selon lui, le risque est devenu partie intégrante de notre subjectivité et sa gestion et sa prévention sont considérés comme une nécessité politique, économique et sociale. Il en résulte ce que Zygmunt Bauman qualifie de « peur liquide », un sentiment d’insécurité qui émane du processus d’individualisation par la technologie. Celui-ci  met de plus en plus la responsabilité des choix sur les individus alors même que les structures se complexifient, les oppressent  et leurs échappent.

II. Mais en fait c’est une panique médiatique

Mais à y regarder de plus près, avec des arguments étayés par des recherches empiriques et à la lueur de la nature des débats qui s’en sont suivi, le mythe relève plutôt de la panique médiatique, définie comme une peur extrême suscitant l’engagement des individus avec les médias et relayant un sentiment de perte des repères et des valeurs sociales et une inquiétude pour l’intégrité morale et psychique des personnes impliquées. Elle met en évidence un risque médiatique : celui du dépassement de l’éducation par les médias, surtout le nouveau média Internet. Elle suggère une profonde incertitude sur la réponse adéquate à lui donner : réformer le système éducatif ou pas.

 Une panique médiatique est en effet révélatrice de problèmes publics en mutation autour de la socialisation des jeunes,  notamment dans l’engagement avec une culture en émergence, celle préfigurée par le numérique en émergence dans les années 2 000. Elle se caractérise par quatre étapes, les  « 4 D » : Déclenchement, Débat autour d’un Dilemme éthique, Dénouement et Déplacement (voir Divina Frau-Meigs, « La panique médiatique entre déviance et problème social : vers une modélisation socio-cognitive du risque »  Questions de communication 17 (2010). Dans le cas de la panique médiatique des « Digital Natives Digital Immigrants » les quatre phases sont présentes :

1/ Déclenchement : l’événement déclencheur, qui attire l’attention du public, est l’article d’un enseignant (immigrant) qui entérine le ressenti d’une génération d’éducateurs confrontés au phénomène de l’Internet dans sa poussée commerciale à la fois dans les foyers et à l’école, suscitant des usages inédits auprès d’une population de jeunes (natifs) en rupture. Une inquiétude collective, mêlée d’indignation, émerge, qui se cherche une définition et une explication des causes, ce qui passe par la désignation de deux camps opposés et adversaires.

2/ Débat public autour d’un Dilemme éthique : la proposition de Prensky qui fait débat et dilemme est celle d’abandonner les formes traditionnelles d’enseignement de contenus patrimoniaux pour adopter des formes nouvelles pour des contenus du futur. Elle entraîne une série de polémiques sur le bien-fondé d’une telle option, avec des discussions sur  la Prohibition ou la Permission d’autorisation du média  incriminé (Internet) dans les classes. Se met en place une logique de positions radicalisées, alimentée par les médias traditionnels tout comme les milieux de la recherche. L’opinion publique se mobilise, notamment les parents et les enseignants, avec toutes sortes d’arguments émotionnels et intellectuels qui s’éloignent et dépassent la thèse même de Prensky. Les tonalités éthiques et morales apparaissent dans la polarisation entre la « bonne » et la « mauvaise » pédagogie. Pour les uns, l’argument d’adapter l’enseignement à ce qui convient aux natifs vient à l’encontre de toute pédagogie et contrevient à la nature même de l’apprentissage (qui doit proposer de nouveaux défis aux jeunes plutôt que de céder à la facilité). Pour d’autres, la terminologie est uni-dimensionnelle, réductrice et simpliste, donc peu utile pour gérer l’ampleur du phénomène dans sa complexité. Pour d’autres, en faveur de la réforme du système scolaire, Prensky met le doigt sur les lourdeurs de l’enseignement classique, son ignorance des besoins socio-économiques contemporains et sa nécessaire adaptation aux implications technologiques. L’inquiétude collective prend la forme de l’excès et de la disproportion, créant du trouble dans l’opinion publique et de la dissonance cognitive.

3/ Dénouement : la résolution est temporairement négociée, avec une série de réformes et lois qui permettent l’intégration plus ou moins contrôlée de l’Internet à l’école.  Toutes sortes de compétences et de parcours sont créés, de la maternelle à l’université. Le président Obama soutient le programme STEM, qui offre un socle commun de connaissances et de compétences intégrées et non plus séparées entre Sciences, Technologie, Ingénierie et Mathématiques, pour répondre aux besoins économiques et industriels du XXIe siècle. STEM est porté par la National Science Foundation et fait même partie des critères d’éligibilité à l’immigration aux Etats-Unis. STEM fait tache d’huile et est adopté dans nombre de pays,  fidèle en cela à la gestion du risque des sociétés en voie d’internationalisation par le réseau des réseaux. L’inquiétude collective se calme, non sans sursauts, non sans allusions à des épisodes antérieurs, non sans intimation que d’autres peuvent surgir à l’avenir. La réévaluation du statut de l’internet s’opère, avec la permission de continuer à fonctionner, sous conditions, notamment à l’égard des jeunes.

4/ Déplacement : la panique une fois passée, il n’y a pas de retour au statu quo d’origine.  Les valeurs comparées du pré-numérique et du numérique font désormais partie du débat public, dans et hors l’école.  L’évaluation des fonctions et missions de l’école et de l’internet se fait de manière conjointe et les deux sphères ne peuvent plus s’ignorer. La ré-évaluation des forces d’autorité et de légitimité est enclenchée, avec validation ou invalidation des normes et des pratiques des uns et des autres. La panique comme peur liquide s’étend à d’autres pays qui mettent en place des programmes comme Internet responsable…

III. La panique, plus que le mythe, a joué son rôle structurant du débat public

Notamment dans la phase de Déplacement, l’héritage de la panique tourne à une polémique continue entre différentes communautés. Elle a fait prendre conscience d’une question sociale en profonde mutation, qui modifie les liens familiaux, le statut des jeunes, les missions de l’école, le rôle des nouvelles technologies dans l’apprentissage.  Les implications culturelles et idéologiques du nouveau média Internet s’installent dans la longue durée. Même si un retour à la routine du « business as usual » s’installe, l’atmosphère a changé : certaines contraintes subsistent à l’école (accès, connexion wifi…), de nouvelles niches sont créées (programmes pour enfants, jeux ludo-éducatifs, MOOCs…).

 La panique médiatique « natifs vs immigrants  du numérique » pointe vers une renégociation du pacte culturel, avec la mise  en place de ce qui ressemble à un principe de précaution médiatique. Selon les pays, au socle commun STEM ou assimilé se voit corrigé par des logiques  de contrôle parental et scolaire, par l’éducation aux médias et à l’information, par le socle commun des compétences, connaissances et de culture et surtout par des programmes du type « internet responsable ». Ils visent à sensibiliser les jeunes considérés comme « naïfs » plutôt que « natifs » aux usages raisonnés et critiques des nouveaux médias.  Le risque médiatique est considéré comme suffisamment dommageable à la construction de l’identité et la promotion de la culture pour mener à des politiques publiques. Et ce, d’autant que la recherche a démontré, entre temps, que les apprentissages ne sont pas aussi simples que le mythe l’a donné à croire (voir les travaux de danah boyd, d’Elisabeth Schneider, de l’ANR TRANSLIT… et de Marc Prensky lui-même qui plaide désormais pour la « sagesse » numérique).

Elle est utile car elle met en évidence des déplacements dans les structures de pouvoir, les institutions qui les incarnent et les discours qu’elles véhiculent.  Elle fait saillir  les lignes de tension entre diverses cultures de contrôle en concurrence, avec les inégalités face aux situations à risque qui s’ensuivent. Elle souligne les risques spécifiques à l’évolution de l’environnement médiatique, dans le néo-libéralisme : les incursions de plus en plus ciblées dans les premiers âges de la jeunesse, la banalisation ou la valorisation de la transgression des valeurs, le brouillage systématique des repères éthiques, le détournement de l’attention des jeunes au profit des médias comme seul dispositif de socialisation (au détriment de la famille et de l’école) et enfin la pénétration multimédia des contenus et comportements à risque malgré les pratiques d’auto-régulation.

 Elle opère un travail de deuil sur le passé tout en œuvrant pour la révision du présent, permettant de débattre du sentiment de perte de repères culturels post-modernes tout en insistant sur la nécessité de refonder l’expérience, y inclus pour y inscrire plus de justice sociale par des demandes de réforme. Elle entérine l’émergence d’un nouveau média et demande la révision des scripts établis pour parvenir à un nouvel équilibre.

NB: une version de ce post est parue le 10 avril dans The Conversation.com.


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