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Les élections américaines 2012 en mutation : enfin le couplage entre démocratie représentative et démocratie délibérative ?

4 octobre 2012

Ces élections américaines de 2012 sont inédites car il se produit une mutation au niveau des débats présidentiels. Depuis les années 1960 (Kennedy vs Nixon), ils scandaient les campagnes américaines au rythme de trois tous les quatre ans, sur les grands réseaux ABC, CBS et NBC. Même s’il n’a pu être prouvé qu’ils avaient une relation de causalité directe dans l’élection d’un candidat, objectivement et historiquement, le candidat le mieux connecté et le plus habile avec la dernière technologie de communication en date l’a toujours emporté.

Mais depuis une dizaine d’années le rituel marquait des signes d’essoufflement, à mesure que les Américains, notamment la génération du Millenium, désaffectaient autant la télévision que les urnes. Un renouveau est en cours, car la commission des débats présidentiels qui régule ces débats vient d’autoriser la création de la New Digital Coalition : AOL, Google et Yahoo! vont collaborer ensemble pour diffuser en live streaming les trois débats. Leur emboîtant le pas, ABC et YouTube ont aussi créé leur canal, « Election Hub ». En d’autres termes, les grands opérateurs de l’internet sont devenus des diffuseurs, des médias à part entière, malgré leurs grands cris du contraire…

C’est donc la manifestation claire du phénomène de l’écran-navette : en surface, l’écran audiovisuel-analogique joue encore son rôle de pourvoyeur de rituels nationaux, d’histoires d’hommes et de femmes en quête de pouvoir ; en profondeur, l’écran réticulaire-numérique des réseaux sociaux se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent alimenter l’écran de surface. Le tout produit des données de la vie privée, des Big Data, qui sont exploitées pour cibler au plus près les attentes des électeurs et fournir aux candidats toutes sortes d’opportunités d’offrir un message ciblé à un public américain très fragmenté.  Le tout permis par la loi américaine pour qui les données personnelles relèvent de la propriété commerciale, pas d’un droit humain inaliénable.

Du coup, et pour la première fois de manière si ample, à échelle nationale, se met en place le couplage de la démocratie représentative, celle qui est fondée sur la représentation et le vote en isoloir et la démocratie délibérative, celle qui est fondée sur la discussion et le vote public permanent sous forme d’étoiles, de « j’aime », de rankings… Un vieux rêve de démocratie directe est donc en marche, qui donne à tous l’impression, illusoire ou pas, d’avoir un impact sur une décision collective, qui engage le pays tout entier.

Le but est d’atteindre les désaffectés, les déçus et les indécis, qui peuvent représenter un tiers de l’électorat potentiel, peu enclin à voter, plutôt méfiants à l’égard du duopole de fait qui s’est installé entre les deux grands partis traditionnels. Paradoxalement, il s’agit donc de ramener au bercail de la démocratie ceux qui ont plutôt tendance à être dans la contre-démocratie, dans la défiance polémique à l’égard des pouvoirs établis, en leur assurant une relative réciprocité de la transparence et de la vérification, par une présentation du candidat qui se veut authentique et accessible.

Le mécanisme en étau médiatique est puissant parce que les trois fonctionnalités de ces échanges sont  démultipliées  par le fait que ce sont aussi des espaces semblables à une sphère publique en ligne : la fonctionnalité informationnelle permet d’accéder à toutes sortes d’archives et de documents récents ou anciens, la fonctionnalité relationnelle est émotive, de l’ordre de la performance tandis que la fonctionnalité transactionnelle permet l’accès à toutes sortes de services et notamment à la levée de fonds et aux dons de campagne. Si on rajoute à cela la décision de la Cour Suprême « Citizens United » de 2010 qui permet un financement privé et personnel sans précédent de la campagne, avec des fonds illimités et sans plafonnement, par le biais des groupes indépendants (les super-PAC), le couplage du virtuel et du réel est littéralement sans limites. La démocratie en sortira-t-elle grandie ? à suivre…

 

Hollyweb et l’écran-navette (1ère partie)

23 juillet 2012

Les critiques de l’internet font souvent allusion à la puissance de l’industrie numérique américaine comme au « gang des 5 »,  à savoir : Microsoft, Cisco, Google, Yahoo! et Apple (auquel vient de se rajouter un 6e larron, Facebook). Ils évoquent par là la montée en puissance de ces corporations récentes organisées en monopole, avec le risque qu’elles « clôturent » l’internet et rendent payants des services qui jusqu’à présent étaient perçus comme ouverts ou gratuits. Mais en fait c’est l’alliance avec un autre « gang des 6 », à savoir les corporations des médias de masse (GD, Disney, Time Warner, News Corp, Viacom et CBS) avec celles des réseaux qui est le mouvement historique à suivre, Hollyweb (voir tableau sur http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127). La métaphore dominante du web n’est en effet plus celle de l’incroyable légèreté bleutée du surf mais celle de la pesanteur noire de la mine, où se pratique l’exploitation calculée des données, notamment celles de la vie personnelle.

Hollyweb est une alliance objective, où chaque corporation fait son corps de métier et contrôle un secteur d’activités bien déterminé mais s’assure la neutralité coopérative des autres. S’installe ainsi un écran à deux crans, un écran-navette caractéristique de l’ ère cybériste, celle dans laquelle nous sommes avec le web 2.0, où chaque activité (travail comme loisir) commence d’abord en ligne, avec des conséquences ou pas hors-ligne : en surface, l’écran audiovisuel continue à jouer son rôle de pourvoyeur de représentations et de récits (séries, films, sports, …) ; en profondeur, l’écran réticulaire (réseaux sociaux, jeux vidéo enligne,…) se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent rétro-alimenter l’écran de surface. Ainsi CBS est-elle la plus grosse pourvoyeuse de Video Marketplace de Google. Hollyweb organise la réalité d’une économie numérique qui projette de la culture, de l’idéologie et du politique.

Ces entreprises se sont forgé leur succès et ont pu imposé cette situation de quasi monopole dans leur domaine suite à une série de développements historiques, techniques et économiques. Historiquement, elles ont bénéficié de l’héritage de la guerre froide, et des avancées militaires du projet Arpanet, l’ancêtre d’internet. Il s’agissait de survivre à une attaque ennemie de sorte que les centres de commande vitaux du pays puissent continuer à fonctionner parce que l’information pouvait leur parvenir par d’autres voies. L’idée technique de dématérialiser les documents et de séparer les données en paquets circulant de manière décentralisée, clé de voute du processus, pour les réorganiser par le biais des métadonnées a organisé une nouvelle circulation de l’information et de son système de contrôle dont les Etats-Unis ont créé les standards, se donnant les moyens de la sécurité et de la domination des marchés.

Economiquement, elles ont  bénéficié de l’environnement de la Californie fin de siècle, caractérisée par une population très éduquée et très diversifiée, un milieu universitaire riche et dense et une financiarisation facilitée par un système de capital-risque (joint venture capitalism) adossé à un droit californien très protecteur. D’où le développement d’entreprises peu concernées par les lois du travail et du marché au départ, avec une approche par l’intéressement des employés et la prise de risque plutôt que l’emploi salarié réglementé. Elles ont été soutenues par l’Etat américain par ailleurs, avec la loi des télécoms de 1996 qui lève de facto les restrictions anti-trust chères aux Américains de l’ère moderniste, pour ce secteur spécifique permettant de spectaculaires méga-fusions caractéristiques de Hollyweb dans les années 1990 (voir tableau). A cela s’ajoute une nouvelle vision de l’économie, fondée sur l’école de Santa Fe  créée par John Holland en 1987. En s’appuyant sur les neuro-sciences, il souligne l’importance de la socialisation dans les mécanismes de décision, qui produit des choix non-rationnels très puissants chez les consommateurs, par besoin d’appartenance. Pour tenir compte des aléas de la mondialisation, il insiste sur la puissance des « réseaux adaptatifs non-linéaires » et se focalise sur la logique de l’usage plutôt que sur celle de l’offre et de la demande. Par là, il met en avant l’émergence d’autres types de biens que les biens de consommation courante, les biens expérientiels (achetés seulement après test et usage comme les logiciels ou les « apps ») et les biens relationnels (associés à des styles de vie, intangibles, comme les wikis, les blogs et les webs).

L’informatique commerciale ne fait pas autre chose, vendant du réseau social (Yahoo!, Facebook), du style de vie (Apple), et des contenus à forte valeur ajoutée hédonique comme les expériences sérielles et les jeux enligne (CBS, News Corp, Viacom,…). En permettant un repérage rapide et individualisé par la publicité, Google assure la pérennité du modèle américain commercial (et non de service public). Ce processus met les représentations médiatiques et l’écran-navette au cœur même du processus. Hollyweb l’a bien compris qui associe spectacles (productions télévision, radio, cinéma, internet) et services (navigation, sécurité, téléprésence,…). Les secteurs sont de plus en plus nettement intégrés et partagés entre les équipementiers (Cisco, Viacom, GE), les opérateurs (Google, Microsoft, Yahoo !), les diffuseurs (Apple, Disney, Time Warner,…) et les agrégateurs de liens sociaux (Facebook, Youtube,…). Le tout permet un réseau d’influence qui conditionne la production, la médiation et les usages, avec des influences d’acteurs (industries culturelles de masse, télécoms, documentation) et de nouvelles prises en compte de l’usager (profilage personnel, captation des traces de navigation et de lecture, réseau social).

La force de l’oligopole des corporations classiques reste très puissante, notamment parce qu’elles peuvent jouer sur la force de leur image de marque (brandname) et sur les catalogues de produits et de contenus déjà accumulés dans le passé.   Elles comptent sur la familiarité des consommateurs avec leurs produits pour que leur passage sur l’Internet ne soit qu’un simple transfert de supports, pas de valeurs.  C’est la stratégie avouée de Disney, Time-Warner ou de News Corp., qui veulent dupliquer sur l’Internet ce qu’ils ont su faire sur le câble. Ces corporations s’accommodent de l’émergence de quelques compagnies issues directement de l’Internet, comme Yahoo! ou Google, de même qu’avec le câble avaient émergé Viacom et Turner Broadcasting. Le rapprochement entre entreprises de médias traditionnels et compagnies du web récentes peut être compris à double sens : les premières  reconnaissent l’importance du nouveau média et de sa logique de service, les deuxièmes ont besoin des premières pour accroître leurs taux d’audience et réaliser des bénéfices avec des contenus de spectacles, vecteurs de lien social. Leurs enjeux de capture visent à faire main basse sur le web, chaque méga-entreprise essayant de s’installer dans une des dimensions du document  nuémrique: Google et Yahoo ! pour son repérage (cartographies, pages jaunes, listes, requêtes, partage de documents), Microsoft pour la navigation et l’opération, Time Warner ou Fox pour la production et diffusion de récits et contenus, Facebook pour la discussion en réseaux et les échanges entre les deux (spectacles et services)…

Voir le tableau de Hollyweb   :  http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127


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