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Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique : une erreur de perspective (partie 2)

23 février 2013

Les équipements numériques tout comme la formation ont un coût mais il faut d’abord une réelle volonté politique partagée. Je ne suis pas sure que l’accent soit mis sur les bons dispositifs. La réforme se présente une fois de plus comme technologique, en faveur des équipementiers, donc chère. Elle est limitée à droite par le poids des lobbies des éditeurs (papier et numériques, en concurrence entre eux) qui ont des logiques de courte vue ; elle est limitée à gauche par les syndicats qui ont des logiques corporatistes du 19e siècle les empêchant de voir l’intérêt essentiel pour eux de penser les conditions de travail (horaires, émoluments, droits …) des enseignants du service public à l’ère du numérique.

Tous croient qu’ils vont préserver un statu quo pré-numérique et tirer leur épingle du jeu mais ils se trompent : tous les acteurs et institutions de l’ère pré-numérique (écoles, bibliothèques, universités, éditeurs, …) sont soumis à des bouleversements majeurs en ligne. Ceux qui ont négligé ou manqué leur transition à l’ère numérique  risquent d’être méchamment marginalisés, voire de disparaître (qu’on pense à l’exemple de l’industrie de la musique, laminée par iTunes, plateforme propriétaire).  Les phénomènes à haut débit qui affectent les cultures numériques émergentes présentent la même tendance à double tranchant : au  micro-niveau, ils ruinent les emplois, les carrières  et les institutions de l’ère pré numérique, au macro-niveau, ils ont le potentiel de reconnecter les individus avec leurs besoins réels et de les placer  au début du processus de design de leurs activités (auto-actualisation, stratégies compensatoires, engagements citoyens divers).  Ces évolutions mettent inexorablement en doute la chaîne de valeur de culture, l’intérêt public et  les droits de l’homme mais les jeunes ont déjà voté pour ces évolutions avec leurs pouces sur leurs téléphones mobiles. Il vaut mieux utiliser cette ressource et ses opportunités avec énergie et optimisme que se lamenter en freinant des quatre fers.

La France a beaucoup d’espaces d’apprentissage que beaucoup nous envient, comme des bibliothèques scolaires et municipales, des médiathèques, des centres de ressources… Ils sont tous menacés à court terme s’ils ne font pas une transition au numérique qui réaffirment en les adaptant leurs missions essentielles de formation, coopération, échange, recherche… Ils sont menacés aussi par le peu d’attention prêtée à toutes les formes de formation hors l’école, par les milieux associatifs et les lieux de loisir.  Par ailleurs, les outils issus du logiciel libre (Mozilla, Wikipedia, Moodle, etc.) ne sont pas assez connus et valorisés du grand public et des écoles alors qu’ils offrent une philosophie très proche de la logique des Encyclopédistes en terme de démocratisation de la recherche et de la connaissance.

Le gros de l’effort doit porter sur la formation des maîtres, initiale tout autant que continue. La réforme prévoit à raison la mise à disposition de  ressources numériques  pédagogiques (beaucoup existent déjà), la création d’un service public de l’enseignement numérique (sans autre précision),   la formation des personnels (notamment des enseignants) au et par le numérique, et l’éducation au numérique lui-même (en tenant compte des usages et des pratiques).  Mais sans une réelle stratégie de mise en œuvre, ces belles intentions risquent de rester lettre morte.


Une mise en œuvre rapide est essentielle.
Il faut cesser d’appliquer des sparadraps sur les maux de l’école car elle risque d’être déplacée, par des modèles en émergence rapide, qui élèvent des murs payants, sur services à carte de crédit comme on le voit déjà avec l’exemple de la consultation d’ouvrages en ligne sur tablettes qui menace les bibliothèques. Le cas récent de la BNF, un établissement public qui va numériser ses livres en partenariat avec ProQuest, est aussi évocateur des risques de privatisation de l’accès à la connaissance.

La mise en œuvre passe par une logique de service public, et donc d’un  développement à échelle nationale. Les pratiques sensées déjà existantes doivent être diffusées plus largement, les personnes formées, même en auto-didactes comme c’est souvent le cas pour l’éducation aux  médias ou pour l’informatique, doivent pouvoir bénéficier d’une validation rapide des acquis de l’expérience (VAE) pour en faire des personnes-ressources dans les établissements. Je ne pense pas que tous les enseignants de disciplines existantes ont vocation à être formés rapidement et ils risquent même de résister car ils ne sont souvent pas technophiles. Il faut donc les aider, avec des professeurs-documentalistes notamment. Personnellement, je suis pour un « e-corps », une sorte d’« e-scouade » de volontaires (personnes-ressources,éducateurs spécialisés des milieux associatifs, de jeunes fraichement issus de formations), formés en accéléré, de tous âges, pouvant aller en mobilité là où on a besoin d’eux. Il est important que ce soit à la demande des établissements ou des associations qu’ils se déplacent. Ce e-corps pourrait être financé par un « e-rate » (une taxe prélevée sur les publicités qui transitent sur toutes les entreprises commerciales du net).

Face à l’urgence et à l’immensité des besoins, il semble difficile de faire retomber la tache sur la seule éducation formelle, même si c’est bien à elle qu’incombe la mission de formaliser ces savoir-faire et ces savoirs-devenir. Il faut concevoir à la fois des formations spécifiques comme des masters en ingénierie de l’éducation aux médias et du e-learning qui se focalisent sur le sujet (comme le master AIGEME que je dirige à la Sorbonne nouvelle) et des formations transversales dans des disciplines des  humanités.

Du coup la question sur les rythmes scolaires apparaît comme une bataille d’arrière-garde, qui détourne l’attention de la réalité des enjeux 

C’est le rythme scolaire des enseignants qu’il faut changer. Le tronçonnage du temps de présence empêche la concertation, la menée en commun de projets, la redistribution des tâches autour des projets des apprenants. Le débat est un détournement de l’attention publique qui ne permet pas de penser la réforme dans sa globalité, avec des finalités publiques et citoyennes claires, qui pensent l’école du 21e siècle à partir du numérique.

La réforme par ailleurs fait l’impasse sur la réalité globale des temps de vie des jeunes, eux aussi bouleversés par l’ère numérique.  Il faut repenser globalement  non seulement le temps scolaire mais aussi le temps  des espaces de loisirs, des lieux d’engagement associatif, de la famille. leur articulation est nécessaire pour garantir  une continuité de l’action éducative en direction des jeunes, pour leur permettre d’accéder à une citoyenneté active dans la société numérique. L’école dans son projet sur le numérique ne mobilise pas assez autour d’elle les acteurs éducatifs et les parents.

Voir extraits repris par Antoine Victoti sur Ouest-France accessibles à http://www.ouest-france.fr/ofdernmin_-education.-La-semaine-de-4-5-jours-a-l-ere-de-l-ecole-numerique_6346-2163305-fils-tous_filDMA.Htm

Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique : une erreur de perspective (partie 1)

23 février 2013

« Faire rentrer l’école dans l’ère du numérique » comme le suggère Vincent Peillon, ministre de l’éducation nationale, est une illusion de perspective : du coup, on continue à penser le numérique d’après l’école du 19e siècle au lieu de penser l’école du 21e  siècle à partir du numérique. Donc on refait les mêmes erreurs, réforme après réforme, dont celle de penser qu’en mettant les machines à disposition le problème sera réglé.  Il faut se  démarquer de l’approche techniciste et utilitaire et se demander ce qu’apporte Internet à la personne dans une approche humaniste.

Je propose quatre apports constructifs, avérés par les pratiques des jeunes comme des adultes : l’auto-actualisation (le besoin de se réaliser, en utilisant toutes les ressources à disposition), le jeu (le plaisir de résoudre des problèmes de la vie réelle sans trop de risques), les stratégies compensatoires (la satisfaction de combler des désirs non réalisés à un moment donné par des interactions nouvelles fournies par les réseaux sociaux), l’engagement citoyen (l’envie d’agir pour sa communauté sans les freins de l’expertise, de l’âge ou de la classe). Le tout afin de faire sens de son environnement. A partir de ces usages avérés, il faut faire en sorte que l’école ne soit pas déclassée et forme à mieux comprendre, critiquer et s’approprier les contenus et les apports que cette ressource informatique met à disposition. Il faut ré-enchanter l’école en remettant ces désirs d’avenir au centre de ses missions.

C’est au prix de cette inversion que le numérique peut être un véritable levier de transformation de l’école et des pratiques pédagogiques. Cela implique d’évoluer très vite d’une logique de transmission (désormais passéiste alors qu’elle fut progressiste en son temps) à une logique de co-construction des connaissances, qui n’est pas dépendante des machines mais de la volonté humaine de procéder autrement. Il faut privilégier l’apprentissage sur  l’enseignement et donc former nos éducateurs autrement. Or ce n’est pas le cas, notamment dans les concours d’enseignement qui recrutent encore sur la base de l’acquisition de connaissances et compétences. Les termes de didactique et de pédagogie sont à revaloriser. L’apprentissage centré sur le projet de l’apprenant ou des projets distribués/partagés entre apprenants et enseignants est très peu développé en France et ne favorise pas l’autonomie et l’esprit critique de l’élève face au flux d’information continue qui lui est offert hors l’école. Du coup les pratiques des jeunes hors les murs sont invisibles ou méprisées en classe, sous-utilisées  et non-réfléchies par les enseignants qui, eux, sont déprimés de ne plus savoir comment canaliser la curiosité et l’intérêt des jeunes.  Se crée une situation perdant-perdant des deux côtés, doublé d’un gaspillage navrant d’intelligence collective.

Cela suppose de préciser ce qu’« Eduquer au numérique »  veut dire. Le numérique n’existe pas en tant que tel : il faut inventer les cultures qui vont avec. Cela veut dire toujours savoir lire, écrire et compter bien sur, mais aussi savoir coder ou mieux « computer » au sens de savoir chercher, évaluer et modifier l’information en ligne.  Il s’agit à présent d’inventer une « translittéracie »,  une alphabétisation nouvelle qui incorpore l’éducation aux médias, à l’information et à l’informatique.  C’est un apprentissage de base, indispensable à l’autonomie de tous (sans faire de tous des programmeurs, ce qui relève de la formation technique et professionnelle). Nous avons raté la première insertion du code à l’école aux débuts de l’informatique. Elle est devenue plus conviviale et moins mathématique ; elle peut s’apprendre de manière ludique comme avec Scratch (un programme pour faire des récits créatifs à partir du calcul booléen dès le primaire) ou avec la préparation ludique au concours Castor (dès la sixième).

La réforme ne semble pas prendre en compte ces besoins d’appropriation chez les tout-petits, et s’attèle à la terminale, quand c’est déjà trop tard. Pire, elle ne vise pas à combler la falaise mentale entre sciences et humanités, en maintenant un  saucissonnage et un cloisonnement pré-numérique entre éducation à l’informatique d’une part (récupéré par les sciences dites dures) et éducation aux médias et à l’information d’autre part (laissé au bon vouloir des uns et des autres). Il est urgent de se rendre compte que l’informatique est sociale et conviviale et qu’elle ne saurait être la réserve de certaines sections au détriment d’autres. Elle est essentielle pour aider les jeunes à créer des cultures numériques variées et répondant tant à leurs aspirations personnelles qu’à leurs aspirations à la citoyenneté et à l’employabilité. Il serait tant en effet que l’école revoit ses relations au monde du travail et notamment à la production d’emplois d’avenir.


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