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Petite leçon d’EMI appliquée à l’accord Microsoft/Ministère de l’Education :

13 décembre 2015

L’éducation est devenu un énorme marché dans le numérique, qui intéresse des entreprises issues de l’économie non-numérique (Pearson) et d’autres qui s’en réclament comme Microsoft. Elles visent les universités mais ne négligent pas les ramifications dans les écoles primaires et secondaires car il s’agit de se fidéliser une clientèle jeune et malléable. Elles essaient de nouveaux modèles d’affaires qui visent à maximiser les bénéfices en drainant les fonds publics car les budgets de l’éducation publique dans tous les pays sont astronomiques, se comptant en milliards de dollars. A mesure que les Etats perdent le contrôle de leurs budgets du fait de la crise des finances publiques, ces entreprises viennent avec des solutions clé en main et des modèles d’apprentissage qui correspondent à leur agenda, sous couvert d’accompagnement du changement. Elles bénéficient des financements publics pour leurs stratégies privées et de fait privatisent partiellement l’éducation publique.

Quelques notions indispensables en Education aux médias et à l’Information à l’ère d’Internet

  • « effet de portail » (Divina Frau-Meigs) ou « jardins fermés » (Tim Berners-Lee)

La maîtrise des normes donne la maîtrise du marché et les entreprises ont intérêt à mettre en valeur leur propre produits. Les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) se sont constituées en trusts verticaux, entourant leur produit-phare d’origine de toutes sortes d’autres produits leur donnant le contrôle de la diffusion, de la navigation et de l’exploitation des contenus. Microsoft place ouvertement tous ses produits éducatifs dans l’accord (son écosystème propriétaire sur le Cloud …). Il ne va pas manquer de donner une grande visibilité de fait à tout son éventail d’acquisitions complémentaires embarqués dans son écosystème: Office (suite bureautique), Bing (moteur de recherche), Skype (vidéoconférence, racheté à l’Estonie), la Xbox (console de jeu), Lumia (smartphone, ex Nokia, racheté à la Finlande). La mobilité attire les usagers et le jeu (surtout pas sérieux mais dynamique et ludique) est la prochaine modalité du travail au XXIe siècle.

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur Internet voir les compagnies que Microsoft a achetée

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : aller voir les autres portails  comme ceux de Google, Apple, Amazon, Facebook, …

 

  • « effet bulle de filtres » (Elie Pariser)

Cette bulle vise à enfermer l’usager dans des domaines qui lui sont familiers à partir de filtres personnalisés exploitant les traces volontaires et involontaires qu’il laisse en ligne. A partir d’algorithmes secrets, des propositions ou des recommandations sont faites à l’usager qui l’isolent de plus en plus dans ce qui lui est familier et ne l’incite pas à aller voir à ailleurs. La bulle de filtres renforce l’effet de portail. Elle confère aux algorithmes des pouvoirs d’agrégation, tri et curation de données et d’informations que nous n’osons même pas donner à nos professeurs-documentalistes !

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur TedX voir l’explication d’Elie Pariser

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : regarder vos usages et faire le relevé de votre propre bulle des filtres.

 

  • « effet de réseau » et le destin des données

L’effet de réseau se manifeste quand un produit s’améliore avec son utilisation, ce qui dépend donc de la quantité de ses utilisateurs. Plus il y a de traces et d’échanges, plus le produit en bénéficie, ce qui pousse la compagnie à recruter un maximum d’usagers à l’extérieur. L’effet de réseau ne marche que si l’on peut s’en servir, à savoir si on a les coudées franches du côté des données de la vie personnelle et si on obtient un assez gros marché pour que les effets se manifestent assez rapidement. D’où l’enjeu de contrats juteux comme avec celui du ministère de l’éducation nationale, quitte à prendre des libertés avec les données de nos enfants mineurs. L’effet de réseau est renforcé par l’effet de portail et l’effet bulle des filtres : la bulle des filtres permet à Microsoft de maintenir l’usager dans le confort de son portail ; la traçabilité des données lui assure de pouvoir améliorer son produit et la dépendance de sa clientèle. Plus Microsoft a une masse critique, plus cela crée des barrières à l’entrée pour d’autres entreprises et réseaux concurrents.

Leçon de décryptage 1 (décodeur débutant) : aller sur Wikipedia voir ce qui est raconté sur l’effet de réseau

Leçon de décryptage 2 (décodeur créatif) : comparer la suite bureautique propriétaire Windows à la suite LibreOffice francophone.

 

Une complète contravention aux principes de la gouvernance d’Internet exprimés dans NetMundial

Les principes de la gouvernance d’Internet qui font actuellement consensus sont : ouverture, interopérabilité, neutralité, diversité. Elle s’adosse à un processus de fonctionnement multi partie-prenantes qui doit être : transparent, équitable, inclusif, collaboratif et inclure la reddition de comptes aux citoyens et contribuables (dans le cas d’un service public comme l’éducation nationale). Et ce pour faciliter une participation significative des parties (dont la société civile et le secteur privé). Le tout en s’appuyant sur les droits de l’homme et en particulier la liberté d’expression, la vie privée, l’accès à l’éducation et à la participation.

L’ouverture fait allusion à l’architecture du réseau qui doit être distribuée et répondre au principe end-to-end, de bout en bout, adaptatifs, ce qui implique d’éviter l’effet de portail et de ne pas pratiquer la fermeture à d’autres portails et de ne pas empêcher la portabilité des données, c’est-à-dire la possibilité pour l’usager de partir avec les armes et bagages de ses traces s’il le souhaite. L’intelligence distribuée doit rester aux marges de l’écosystème, pas cachée dans son centre.

L’interopérabilité consiste dans le maintien de standards ouverts même dans le cas de pratiques propriétaires pour permettre la circulation et l’échange des données. Il s’agit de permettre à divers systèmes d’information de travailler ensemble (avec des formats et protocoles semblables) et d’exécuter des programmes.

La neutralité est associée au droit à l’accès et à la liberté d’expression et relève du traitement non discriminatoire du trafic par les opérateurs afin d’assurer un accès égal à l’information pour tous les citoyens. Elle est associée à la valeur publique d’Internet, et la priorisation des flux qui doit viser l’intérêt général. Elle participe de l’inclusion numérique.

La diversité enfin, fait allusion à la diversité des langues et des cultures, mais aussi à la diversité de l’accès à la connaissance et aux données et ressources de l’Internet en toute confiance. Est associée à l’économie de l’influence et de l’attention, à la transparence des tris et des choix en ligne ainsi qu’à des solutions alternatives aux systèmes collecteurs de traces actuels. Elle participe de la diversité culturelle et de la liberté de choix des usagers.

L’accord entre Microsoft et le Ministère de l’éducation nationale contrevient à tous les principes de la Gouvernance d’internet : l’ouverture (effet de portail), l’interopérabilité (effet de réseau, effet bulle de filtres), la neutralité (exclusivement propriétaire) et la diversité (un seul partenaire, d’origine américaine). Elle contrevient au processus multi-partie prenante également : pas de transparence, pas d’appel d’offre clairement identifié (durée du contrat, coût, sortie en cas de litige,…), pas de mécanisme de reddition des comptes prévu.

Par ailleurs, le ministère de l’éducation nationale ne semble pas avoir prévu de compensation et ne semble pas jouer la véritable règle du marché, y compris celui des fondations globales dans la mondialisation, confiant à Microsoft un monopole de fait. 1/ il ne fait pas appel à la fondation Microsoft, ce qui aurait permis de ne pas avoir affaire au bras armé du marketing mais aux missions d’éducation du public qui caractérisent ces outils stratégiques; 2/ il ne vise pas le pluralisme et la mise en concurrence, semblant ignorer la possibilité d’un accord semblable avec la French EdTech et 3/ il ne prend pas en compte les entreprises du Libre, qui offrent des solutions non propriétaires et n’entrainant pas de dépendance, de traçabilité et de problèmes de portabilité des données.

Ceci pointe un déficit énorme en Education aux Médias et à l’Information, qui seule donne des clés de maîtrise des cultures de l’information avec leurs tenants et aboutissants en termes d’économie, de politique, de société, de culture. Il en va de la responsabilité civique et publique d’avancer résolument vers des compétences du XXIe siècle qui permettent aux citoyens de se battre pour le destin de leurs données et la gouvernance de leur éducation.

NB : une version plus courte et éditée de ce post est parue dans The Conversation.com.

Hollyweb et l’écran-navette (2e partie)

23 juillet 2012

Les fondateurs et leurs alliés ont été progressivement « incorporés », au sens littéral du terme au capitalisme américain de l’ère cybériste, un capitalisme matriciel basé sur l’économie du document numérique, sécable et modifiable à volonté.

Le grand récit du web reste encore à écrire et se dessine à travers  certains auteurs comme Tim Wu (sur la montée de l’empire informatique),  Danah Boyd (sur les réseaux sociaux), John Battelle (sur les moteurs de recherche), Chris Anderson (sur la longue traine). Peu à peu l’ombre des grands pionniers s’efface pour laisser la place aux corporations qu’ils ont mises sur pied.    Quelques personnalités fascinent comme Steve Jobs, Bill Gates, Sumner Redstone,… car  ils correspondent à la figure du self-made men (l’absence de femmes et de minorités est frappante) et au mythe libertaire d’un Internet issu de la volonté individuelle d’acteurs libres, de la co-opération généreuse et spontanée d’un nombre croissant d’individus n’appartenant ni aux corporations ni à l’État. Ce mythe des origines, en dépit de certains éléments de réalité, occulte le fait que le gouvernement américain, par le biais du Ministère du commerce (et non plus de la défense), a investi des fortunes pour  créer l’infrastructure nécessaire à la création du World Wide Web et garde le contrôle des serveurs racines (root servers) par le biais de ICANN, Verisign, IETF, 3WC…

L’étape actuelle est une étape de clôture avec plusieurs tendances, caractérisée par la collusion des intérêts nationaux et politique relayés par les militaires (l’après guerre froide a très vite été suivi de la guerre tiède contre le terrorisme qui a permis de remettre la surveillance et la sécurité des systèmes au centre, au profit de Cisco, Microsoft, Viacom, GE,…) et des intérêts économiques relayés par les méga-corporations de Hollyweb, qui font de plus en plus pressions sur l’état pour éliminer le chaos créé par la multiplicité des services offerts et leur multidirectionnalité.  Hollyweb en appelle à la représentation politique, faisant pression par ses lobbies (car Hollyweb a fini par aller à Washington, malgré sa répugnance de départ) pour que l’État applique un certain nombre de limites régulatoires, que ce soit par la Federal Communications Commission (voir le débat sur la neutralité du net) ou même le Congrès (PIPA, SOPA, contre la piraterie informatique).   Ce sont les méga-corporations et les agences gouvernementales qui essaient de trouver des compromis négociés aux questions des usagers sur la liberté d’expression, la propriété intellectuelle, la protection de la vie privée sur l’Internet.  Les tensions se traitent entre comités d’experts sur des cas particuliers comme le cas de itunes (pour le téléchargement de la musique), de Microsoft (pour la navigation), ou de l’encryption (pour la protection des données).

Cette étape marque une nouvelle mutation du capitalisme que certains qualifient de   « cognitif », mais qui est en fait «  matriciel » : les modes de gestion de l’entreprise se convertissent au matrix management, qui conçoit les ressources humaines comme un fonctionnement en réseaux multi-tâches où tous ont le sentiment de pouvoir s’investir.  Toutes les fonctions et les ressources sont réglées, que ce soit les relations  humaines ou les infrastructures techniques et hiérarchiques. Le but est de contrôler en douceur, et dans sa totalité, le travail collectif et les conflits sociaux.  L’organisation du travail et les relations syndicat-patronat s’en trouvent remodelées, en apparence du moins, puisque les problèmes de dégraissage et de licenciement sont en fait répercutés dans une périphérie trop éloignée (outsourcing) pour susciter des mouvements de solidarité conséquents. Reste que les centres de décision et de recherche, que ce soit le contrôle du capital ou du développement, se concentrent aux Etats-Unis, plus précisément même en Californie.   La globalisation est partiellement une américanisation déguisée, qui ne reflète qu’une accélération des échanges commerciaux par ailleurs commencée au siècle dernier.  Les Américains n’y perdent pas vraiment leur identité, ils imposent la leur.   La marchandisation du monde ne relève pas seulement de l’espace géographique mais aussi de l’univers politique et idéologique.  Et celui-ci tend à présenter une vision sublimée, sans frottement, des relations sociales et économiques modulées par la technologie et les systèmes électroniques commerciaux, qui reste, il ne faut pas s’y tromper, une industrie lourde : minerais rares,  réseaux filaires et optiques, satellites, recherche et développement, stockage, ….

Face à cet hégémonisme américain, quelques résistances s’organisent, au sein même de la société américaine comme à l’extérieur.  La Révolution de l’information ne s’est pas produite comme on l’attendait et là où on l’attendait.  Elle n’a pas transformé les relations entre espace public et espace privé. La prise de décision partagée entre les corporations et les instances qui leurs sont inféodées au niveau politique n’a pas changé.   Les hiérarchies et les oligopoles ne sont pas tombés, voire ils se sont renforcés en se redynamisant de l’intérieur par une petite cure de jouvence électronique.   La Révolution qui a eu lieu est une révolution de procédures, qui permet encore plus de contrôle de la distance géographique et de la vitesse d’exécution des tâches routinières.

Certains penseurs et activistes américains sont très critiques de cet état de fait, comme Yochai Benkler (sur la richesse des réseaux et des biens communs ouverts), Laurence Lessig (sur le contrôle par le code et les métadonnées), Bill Dutton (qui insiste sur la présence d’une société civile émergente, constituée en 5e état), Marc Rottenberg (sur l’importance de la vie privée). Ils développent à leur manière une contre-proposition, une sorte de gouvernance par le bas, pour maintenir le potentiel de démocratisation des réseaux numériques.  Ils militent pour un accès au document à toute une classe d’âge et  à des populations qui n’avaient pas accès à l’information auparavant.

A l’extérieur, la déconstruction des réseaux d’influence dans le choix des documents dominée par Hollyweb est dénoncée par certains pays et activistes. L’Union Européenne poursuit en justice Google et Microsoft pour leur situation de monopole, tout comme pour leurs infractions caractérisées à la vie privée et à la sécurité des données.  Les risques d’aliénation associés à la dépossession des traces font émerger des phénomènes de résistance comme la réclamation d’un droit à l’oubli ou encore la création de collectifs comme le collectif Anonymous ou encore la class action menée contre Facebook, qui intente une action juridique pour exiger du réseau social qu’il restitue des données,  comme une sorte de droit de regard sur la trace, même si celle-ci,  à ce stade, reste la condition de commercialisation du numérique.

Par ailleurs, les discussions sur un traité international de la gouvernance d’internet vont bon train dans plusieurs enceintes autres que le ministère du commerce américain : l’OCDE, l’UIT, le forum de la gouvernance d’internet…  Sans compter la montée en puissance de pays comme la Chine qui menace sans cesse de créer son propre serveur racine et dont Baidu, le moteur de recherche national, compte plus de consommateurs que le Google américain (sans chiffre d’affaires comparable toutefois).  Il reste enfin la solution à long terme, qui consiste à anticiper sa traçabilité et donc passe par la translittératie,  cette forme d’éducation aux médias qui implique une connaissance de l’information, de l’informatique sociale (algorithmique) et une compréhension du fonctionnement de l’écran-navette pour s’assurer une réelle maîtrise des spectacles et des services de la culture numérique

Hollyweb et l’écran-navette (1ère partie)

23 juillet 2012

Les critiques de l’internet font souvent allusion à la puissance de l’industrie numérique américaine comme au « gang des 5 »,  à savoir : Microsoft, Cisco, Google, Yahoo! et Apple (auquel vient de se rajouter un 6e larron, Facebook). Ils évoquent par là la montée en puissance de ces corporations récentes organisées en monopole, avec le risque qu’elles « clôturent » l’internet et rendent payants des services qui jusqu’à présent étaient perçus comme ouverts ou gratuits. Mais en fait c’est l’alliance avec un autre « gang des 6 », à savoir les corporations des médias de masse (GD, Disney, Time Warner, News Corp, Viacom et CBS) avec celles des réseaux qui est le mouvement historique à suivre, Hollyweb (voir tableau sur http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127). La métaphore dominante du web n’est en effet plus celle de l’incroyable légèreté bleutée du surf mais celle de la pesanteur noire de la mine, où se pratique l’exploitation calculée des données, notamment celles de la vie personnelle.

Hollyweb est une alliance objective, où chaque corporation fait son corps de métier et contrôle un secteur d’activités bien déterminé mais s’assure la neutralité coopérative des autres. S’installe ainsi un écran à deux crans, un écran-navette caractéristique de l’ ère cybériste, celle dans laquelle nous sommes avec le web 2.0, où chaque activité (travail comme loisir) commence d’abord en ligne, avec des conséquences ou pas hors-ligne : en surface, l’écran audiovisuel continue à jouer son rôle de pourvoyeur de représentations et de récits (séries, films, sports, …) ; en profondeur, l’écran réticulaire (réseaux sociaux, jeux vidéo enligne,…) se nourrit du premier pour proposer des services personnalisés et provoquer des conversations porteuses de lien social, qui viennent rétro-alimenter l’écran de surface. Ainsi CBS est-elle la plus grosse pourvoyeuse de Video Marketplace de Google. Hollyweb organise la réalité d’une économie numérique qui projette de la culture, de l’idéologie et du politique.

Ces entreprises se sont forgé leur succès et ont pu imposé cette situation de quasi monopole dans leur domaine suite à une série de développements historiques, techniques et économiques. Historiquement, elles ont bénéficié de l’héritage de la guerre froide, et des avancées militaires du projet Arpanet, l’ancêtre d’internet. Il s’agissait de survivre à une attaque ennemie de sorte que les centres de commande vitaux du pays puissent continuer à fonctionner parce que l’information pouvait leur parvenir par d’autres voies. L’idée technique de dématérialiser les documents et de séparer les données en paquets circulant de manière décentralisée, clé de voute du processus, pour les réorganiser par le biais des métadonnées a organisé une nouvelle circulation de l’information et de son système de contrôle dont les Etats-Unis ont créé les standards, se donnant les moyens de la sécurité et de la domination des marchés.

Economiquement, elles ont  bénéficié de l’environnement de la Californie fin de siècle, caractérisée par une population très éduquée et très diversifiée, un milieu universitaire riche et dense et une financiarisation facilitée par un système de capital-risque (joint venture capitalism) adossé à un droit californien très protecteur. D’où le développement d’entreprises peu concernées par les lois du travail et du marché au départ, avec une approche par l’intéressement des employés et la prise de risque plutôt que l’emploi salarié réglementé. Elles ont été soutenues par l’Etat américain par ailleurs, avec la loi des télécoms de 1996 qui lève de facto les restrictions anti-trust chères aux Américains de l’ère moderniste, pour ce secteur spécifique permettant de spectaculaires méga-fusions caractéristiques de Hollyweb dans les années 1990 (voir tableau). A cela s’ajoute une nouvelle vision de l’économie, fondée sur l’école de Santa Fe  créée par John Holland en 1987. En s’appuyant sur les neuro-sciences, il souligne l’importance de la socialisation dans les mécanismes de décision, qui produit des choix non-rationnels très puissants chez les consommateurs, par besoin d’appartenance. Pour tenir compte des aléas de la mondialisation, il insiste sur la puissance des « réseaux adaptatifs non-linéaires » et se focalise sur la logique de l’usage plutôt que sur celle de l’offre et de la demande. Par là, il met en avant l’émergence d’autres types de biens que les biens de consommation courante, les biens expérientiels (achetés seulement après test et usage comme les logiciels ou les « apps ») et les biens relationnels (associés à des styles de vie, intangibles, comme les wikis, les blogs et les webs).

L’informatique commerciale ne fait pas autre chose, vendant du réseau social (Yahoo!, Facebook), du style de vie (Apple), et des contenus à forte valeur ajoutée hédonique comme les expériences sérielles et les jeux enligne (CBS, News Corp, Viacom,…). En permettant un repérage rapide et individualisé par la publicité, Google assure la pérennité du modèle américain commercial (et non de service public). Ce processus met les représentations médiatiques et l’écran-navette au cœur même du processus. Hollyweb l’a bien compris qui associe spectacles (productions télévision, radio, cinéma, internet) et services (navigation, sécurité, téléprésence,…). Les secteurs sont de plus en plus nettement intégrés et partagés entre les équipementiers (Cisco, Viacom, GE), les opérateurs (Google, Microsoft, Yahoo !), les diffuseurs (Apple, Disney, Time Warner,…) et les agrégateurs de liens sociaux (Facebook, Youtube,…). Le tout permet un réseau d’influence qui conditionne la production, la médiation et les usages, avec des influences d’acteurs (industries culturelles de masse, télécoms, documentation) et de nouvelles prises en compte de l’usager (profilage personnel, captation des traces de navigation et de lecture, réseau social).

La force de l’oligopole des corporations classiques reste très puissante, notamment parce qu’elles peuvent jouer sur la force de leur image de marque (brandname) et sur les catalogues de produits et de contenus déjà accumulés dans le passé.   Elles comptent sur la familiarité des consommateurs avec leurs produits pour que leur passage sur l’Internet ne soit qu’un simple transfert de supports, pas de valeurs.  C’est la stratégie avouée de Disney, Time-Warner ou de News Corp., qui veulent dupliquer sur l’Internet ce qu’ils ont su faire sur le câble. Ces corporations s’accommodent de l’émergence de quelques compagnies issues directement de l’Internet, comme Yahoo! ou Google, de même qu’avec le câble avaient émergé Viacom et Turner Broadcasting. Le rapprochement entre entreprises de médias traditionnels et compagnies du web récentes peut être compris à double sens : les premières  reconnaissent l’importance du nouveau média et de sa logique de service, les deuxièmes ont besoin des premières pour accroître leurs taux d’audience et réaliser des bénéfices avec des contenus de spectacles, vecteurs de lien social. Leurs enjeux de capture visent à faire main basse sur le web, chaque méga-entreprise essayant de s’installer dans une des dimensions du document  nuémrique: Google et Yahoo ! pour son repérage (cartographies, pages jaunes, listes, requêtes, partage de documents), Microsoft pour la navigation et l’opération, Time Warner ou Fox pour la production et diffusion de récits et contenus, Facebook pour la discussion en réseaux et les échanges entre les deux (spectacles et services)…

Voir le tableau de Hollyweb   :  http://www.histoire.presse.fr/web/la-une/hollyweb-le-gang-des-douze-lintegralite-du-tableau-12-07-2012-47127


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