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Radicalisation et spectacle de la violence : pour tordre le cou à la catharsis

18 novembre 2015

C’est sans doute l’argument le plus récurrent pour légitimer la représentation de la violence extrême, utilisé par les producteurs d’Hollywood (où la théorie d’Aristote est enseignée dans les écoles de cinéma). Il pose que le spectacle de la violence « pour de faux » surtout —mais cela s’étend désormais au « pour de vrai »— permet de se libérer des pulsions agressives, de se purger des « mauvaises humeurs », par le processus d’identification. Un argument connexe est celui de l’inoculation progressive à petites doses, la mithridatisation, qui permet de se prémunir des effets de la violence : plus on en verrait, plus on pourrait s’en protéger, en se construisant des anti-corps pour se prémunir de la contagion de la violence.

Mais les recherches menées en cognition tendent à montrer que le spectacle de la violence produit de la sur-excitation et non l’apaisement des passions (Bushman, Baumeister and Stack, 1999). Les processus d’identification (au héros) et de projection (dans la situation) fonctionnent moins bien que celui de l’engagement, à savoir de la prise à témoin du spectateur dans un dilemme éthique, voire une situation-piège. Le spectateur est mis dans la position inconfortable et paradoxale de trouver du plaisir au spectacle de sa propre dépravation, le spectacle le rendant moralement complice de ce qui est perpétré à l’écran. Les émotions qu’il vit par vicariance, pour interpréter le récit qui lui est proposé, peuvent le contraindre au voyeurisme, ou encore au sadisme et autres perversités. Il peut s’ensuivre chez les jeunes des comportements de honte ou des malaises divers pour n’avoir pas fui le spectacle, voire y avoir éprouvé du plaisir.

Les arguments d’utilisation de la violence pour dénoncer la violence tiennent mal (y compris l’idée du « choc dissuasif », par lequel un récit choc viendrait en remplacer un autre, à des fins de dissuasion). L’introduction de ces images dans la culture tend à consolider leur existence, y inclus l’existence de ce qu’elles prétendent réprouver. Ces images produisent en général des « héros » négatifs, des personnages du mal qui ont une force et une puissance bien plus séductrice que ceux qui sont censés être les porteurs de la morale ou du bien. Elles s’attardent bien plus sur le bourreau que sur la victime, et sont en outre « glamourisées » par leur passage à l’écran (de télé ou de Youtube), qui leur donne une certaine légitimité.

Le phénomène de socialisation se fonde sur les échelles d’engagement, pas sur la catharsis. L’engagement dans le spectacle de la représentation est moins une identification ou une projection qu’un témoignage  contraignant: le public est pris autant à témoin qu’à partie, et est censé prendre position. C’est une situation à laquelle il est très difficile de résister. Voir la souffrance fait de l’effet, surtout chez les jeunes qui n’ont pas encore développé leur norme d’internalité et le contrôle de soi, et qui peuvent se faire happer par la représentation. L’effet de « sidération » déclenche une réaction psycho-somatique « comme si c’était vrai », ou « comme si ça arrivait près de chez moi » et bloque cognitivement l’attention sur l’événement violent. C’est à cause de cela que la représentation d’actes de violence déconnectés, « gratuits » ou « extrêmes » inquiète le grand public, qui sent confusément que détacher l’action du sens moral est un risque pour les jeunes et la communauté. C’est à cause de cela qu’il faut être très précautionneux lorsque se pose la question de ces images en Education aux Médias et à l’Information…

 

Petit tableau récapitulatif des théories et de leurs effets

Théories/Effets Effets négatifs à court terme Effets négatifs à long terme Effets positifs Pas d’effets
Catharsis X (invalidée)
Catalyse      X
Suggestion X (invalidée)
Accoutumance          X          X
Incubation          X
Transfert de l’ excitation          X
Stimulation          X
Apprentissage social          X
Script          X          X
Agression généralisée          X          X
Source : D. Frau-Meigs, « Cyberpornographie et violences sexuelles: 
nouveaux schémas du risque en ligne », CRIAVS 2013

 

Divina Frau-Meigs, adapté de socialisation des jeunes et éducation aux médias (Toulouse : Eres 2011, chapitre 2, « violence et sens des valeurs »)

 

Radicalisation et violence extrême : la non-inhibition des schèmes dangereux et la dissociation sans empathie

18 novembre 2015

La violence existe dans beaucoup de récits édifiants visant la socialisation des jeunes. Ils relaient la préoccupation ancienne des familles à préparer leurs jeunes à la survie dans des milieux hostiles. La violence en tant que telle est une partie de la formation de l’identité, de l’assemblage de soi opéré à l’adolescence… à condition qu’elle soit contrôlée. Elle est l’expérience première qui donne naissance au sentiment de culpabilité. C’est son refoulement, par l’inhibition des schèmes dangereux, qui permet la constitution du lien avec l’autre, les autres, au sein d’une communauté où elle n’est pas constituée comme une valeur à célébrer mais à combattre puisqu’il s’agit précisément de la part a-sociale de l’être humain. C’est ce que l’enfant apprend, en réfrénant progressivement son comportement agressif, pour le remplacer par des stratégies plus pacifiques de coopération, d’échange et de négociation, propices à la co-construction.

Selon Juan Pascual-Leone, ce processus est possible par le biais des schèmes qui offrent tout un répertoire de stratégies attentionnelles avec un ordre de réactions susceptibles d’être transférées d’une situation à une autre par comparaison (si…, alors…). Ils intègrent toutes sortes de consignes de résolution de problèmes. Notamment ils désactivent ou inhibent les schèmes dangereux, non pertinents pour l’action, et ils appliquent les automatismes acquis par l’expérience à l’évaluation de la situation, notamment en examinant s’il s’agit d’une situation-piège ou pas. Celle-ci suscite des choix et des stratégies implicites dont les conséquences sont chargées de valeurs, qui peuvent susciter une mobilisation de l’attention différente de celle des scripts appris et attendus, l’expérience venant ici informer la performance.

La violence non-inhibée est donc une déviance par rapport à ces stratégies relationnelles positives, et c’est en cela qu’elle crée un dilemme éthique. Elle relève d’un changement de comportement chez l’individu, au point de lui faire perdre le contrôle de soi et de la norme d’internalité (qui le conforte dans son utilité sociale, à l’adolescence selon Nicole Dubois). Son système d’auto-guidage se brouille, en quelque sorte. Les neuro-sciences attribuent ce brouillage à deux composantes chimiques, la noradrénaline et la sérotonine, qui aident à la régulation du comportement violent et à la socialisation. De forts taux de stress lors de l’enfance peuvent altérer les niveaux de noradrénaline dans le cerveau et altérer la coloration donnée aux événements qui atteint les centres de décision du cerveau. L’absence de soins maternels peut réduire les niveaux de sérotonine et augmenter les comportements anxieux. Chez l’enfant, des taux de sérotonine peu élevés impulsent une attitude agressive et une tendance à la désocialisation qui peuvent mener à l’échec scolaire et à l’isolement sans pairs.

Selon Steven Quartz et Terrence Sejnowski, ces expériences traumatiques ou stressantes peuvent modifier la sculpture du cerveau, qui voit des signes de danger partout et envoie des messages erratiques aux centres de décision. L’individu peut se vivre alors en état d’urgence permanent, ce qui se manifeste par une inquiétude facilement appelable, même s’il n’a pas lui-même subi des violences. Donc un environnement négatif peut interagir avec la chimie du cerveau pour produire un comportement violent et asocial. La psychologie cognitive qualifie de  dissociation l’incapacité pour un individu de lier son comportement du moment à son identité. C’est ce qui peut expliquer l’incapacité chez certains individus, rationnels par ailleurs, de saisir le sens moral de leur action ou de comprendre les conséquences sociales de leur déviance, notamment la punition et le châtiment. L’exemple des « jeunes » qui ont commis les attentats révulse parce qu’ils ne semblent pas relier leur action aux normes de leur société, ce qui laisse les représentants de la justice, des services sociaux et la population en général totalement démunie ou en colère. Plutôt que d’estimer qu’ils sont dans l’hypocrisie totale, il faut se pencher sur les racines de la violence dans leur développement, menant à cette « sociopathie acquise » selon Antonio Damasio. Il caractérise ainsi ces désordres de la personnalité asociale, qui peuvent aller de la manipulation psychologique à l’agression cruelle, sans remords, sans empathie, honte ou sentiment de culpabilité.

Mais si la violence individuelle peut être attribuée à une socialisation interrompue, la violence de groupe, elle, semble provenir des forces mêmes de la socialisation. Ces populations entières qui se battent entre guerre civile et génocide, dans plus de 50 foyers dans le monde, frappent par leur capacité d’organisation et de coopération entre eux, et par leur propension à transformer des individus ordinaires en tueurs, sans peur de violer un tabou tel que la mise à mort d’autrui. Ils subissent une régression cognitive collective, qui se caractérise, selon Quartz et Sejnowski, par « l’idéation obsédante, la répétition compulsive, la désensibilisation rapide à la violence, l’émoussement de la réponse émotionnelle et l’hyperexcitation, qui agissent ensemble comme une contagion qui s’étend au groupe entier ». Cette régression peut permettre la mise en place d’une reprogrammation du cerveau qui produit une brèche cognitive, littéralement : la déconnection entre l’action et la réponse émotionnelle culturellement adéquate est le but recherché. Un cas de dissociation collective en quelque sorte. La contagion de groupe élimine la capacité normale de l’individu à considérer l’autre comme un humain aussi. La connexion entre violence collective et idéologie s’en trouverait confirmée, car il faut une « idéation obsédante » pour pousser toute une population vers le génocide. Et cette idéation obsédante viendrait de notre propre capacité culturelle contemporaine à réorienter le comportement, pas d’une réaction primitive. Des idées culturellement acquises pourraient venir inhiber notre capacité naturelle à l’empathie et nous reprogrammer émotionnellement. « Malaise dans la civilisation », écrivait déjà Sigmund Freud, frappé par le retour à la normale des soldats après la Première guerre mondiale…

Les travaux sur l’idéologie et la propagande, suite aux événements meurtriers du XXe siècle, montrent que la régression culturelle existe, et que la déshumanisation et l’idéation obsessive peuvent mener à des crimes collectifs, malgré les exemples multiples et cumulés de l’histoire, malgré les « plus jamais ca ». La violence n’est pas un processus primitif, elle peut être manipulée par la culture, pour modifier le comportement du cerveau et l’induire à des actes de barbarie collective. Notre capacité à l’échange et à la collaboration peut ainsi se retourner contre nous. Notre capacité à la socialisation et à l’internalisation de nos croyances peut nous mener vers une excitation trop intense des parties de notre cerveau qui nous permettent d’entrer en empathie avec d’autres, entraînant toute une série de dysfonctionnements plus ou moins graves selon les individus et leurs communautés d’appartenance.

Ce qui est troublant dans notre comportement récent, si cru alors que nous nous présumons si civilisés, ce n’est pas tant le recours à des formes anciennes de la barbarie, qui relèveraient d’un cerveau reptilien archaïque, mais les formes nouvelles de la barbarie, qui émanent de notre relation à l’environnement naturel et culturel. Notre propre capacité à intérioriser des croyances et des relations humaines peut nous mener à déshumaniser les autres, en levant nos inhibitions. Et nous pouvons convoquer les médias aux mêmes fins, afin qu’ils nous aident à lever collectivement les tabous que nos sociétés avancées ont utilisé pour se fonder, dont l’interdit de tuer, au nom d’un espace vital ou d’une zone d’influence à préserver… C’est là le risque de l’accès sans maîtrise aux réseaux sociaux qui peuvent être alors facilement taxés de leviers de radicalisation.

Divina Frau-Meigs, adapté de socialisation des jeunes et éducation aux médias (Toulouse : Eres 2011, chapitre 2, « violence et sens des valeurs »)

Batman : quand la violence des super héros crève l’écran

23 juillet 2012

Le 20 juillet, lors de la nocturne spéciale du dernier Batman de la trilogie de Christopher Nolan, The Dark Knight Rises, James Eagan Holmes est entré dans une salle de cinéma, habillé en armure de super héros mais avec un masque à gaz. Il a envoyé des vapeurs fumigènes dans le hall et a commencé à tirer sur les spectateurs, tuant 12 personnes et en blessant 58.  La scène se place à Aurora, près de Denver dans le Colorado, à une vingtaine de kilomètres de Columbine, où eut lieu la tragédie du 20 avril 1999, quand deux adolescents avaient causé 13 morts et 26 blessés avant de se donner la mort.

Holmes a été arrêté vivant. Brillant étudiant en neuro-sciences, intéressé par les désordres neurologiques, son acte est difficile à expliquer, si ce n’est qu’il prétend être le Joker, l’ennemi de Batman. Le film montre toute une série d’attaques brutales où le super héros se comporte comme tout vilain qui se respecte, créant toutes sortes de désordres publics, avec notamment une scène de fusillade dans un stade de football américain plein à craquer.  Les armes du tueur étaient toutes achetées légalement, (fusil d’assaut Smith et Wesson, fusil de chasse Remington, deux gros Glock calibre 40, achetés dans des magasins avoisinants, et toutes sortes de balles et munitions acquises via internet).

L’histoire se répète dans cette combinaison spécifiquement américaine où la violence à l’écran peut être portée à la ville du fait de l’accès facile et peu contrôlé à toutes sortes d’armements. Dans d’autres cultures, potentiellement tout aussi violentes et exposées au même type de film, le passage à l’acte est réduit et la fiction peut rester de la fiction… Si le film n’a pas directement causé le massacre, la présence d’images violentes, endémique des représentations américaines, est une invitation à ce type de comportement de par sa banalisation et parfois, sa glorification. Ce genre de massacre de masse, généralement très planifié, n’est  jamais connecté à des comédies romantiques et il est donc difficile d’ignorer le contenu et les valeurs colportées par ce genre de représentation très manichéen et apocalyptique. Le massacre en dit tout autant sur la violence de la culture américaine que sur celle de sa fiction, qui a inventé des super-héros d’une brutalité inouïe. A la ville comme à l’écran, la cohérence culturelle se recycle et se conforte.

Les médias américains prennent bien soin de ne pas soulever ce genre de questions car elles sont complexes et appellent une réponse où les relations de cause à effet doivent être développées, avec les conséquences à assumer en bout d’analyse. Leur rôle est  à double tranchant. Alors que la fiction a produit l’opportunité, l’actualité s’en saisit :  les journaux se félicitent de la couverture de l’événement,  la présentant comme de l’ordre du « journalisme citoyen».  Il est apparu live grâce à une vidéo amateur sur portable relayée par une station de télévision de Denver, KDVR, non sans que le jeune vidéaste, Shantyl Toledo, ne l’ait postée sur YouTube (http://bit.ly/SM8nuB). La mauvaise qualité de la prise de vue ne compte pas, face à l’immédiateté de l’acte. Difficile de savoir qui va l’emporter en célébrité, le tueur qui est désormais en vidéo ou le jeune amateur journaliste qui l’a filmé… les deux sans doute, pour quinze minutes d’attention mondialisée.

L’écran-navette est ici à l’œuvre. Le récit de surface sur l’écran audiovisuel est relayé, discuté, commenté sur l’écran réticulaire des réseaux, en profondeur. Le relais des journaux et de la télévision est pris par les blogs et les tweets, qui commentent tout à la minute près.   Il aide à effectuer le travail de deuil, d’accompagnement émotionnel… Dès le lendemain, tous les supports sont revenus sur chacune des 12 victimes, notamment la plus jeune (6 ans) et sa mère inconsolable ou encore ce jeune militaire qui a péri en se plaçant entre les balles et sa jeune fiancée et son frère.   Des scènes de rue, avec des autels improvisés où le drapeau américain côtoie des fleurs, des croix, des peluches… sont aussi commentées et disséquées, associant cet acte à la mémoire d’autres fusillades antérieures.

Mais cette énième fusillade n’aura sans doute pas d’impact sur le Deuxième amendement qui accorde le droit au port d’armes, surtout pas en cette période électorale. Mitt Romney (Mormon de confession) s’est contenté de parler de compassion et d’amour, car « there is so much goodness at the heart of America » (Romney, le samedi 21, à Bow, NH). Elle ne générera sans doute pas de réflexion sur l’éthique de la presse non plus… Warner Bros tout comme Sony, Disney et Universal ont décidé de ne pas annoncer d’emblée les entrées du week-end, par respect pour les victimes. Mais le massacre n’a pas empêché les fans d’aller au cinéma et le film sera sans doute un des plus beaux succès au box office de l’année. Le problème avec des cas matriciels comme Columbine ou Aurora, c’est qu’ils jouent exactement le rôle qu’ils sont censés jouer : ils suscitent l’émotion sur le moment mais l’émoussent en même temps ; ils banalisent ce type d’action violente et empêchent la réflexion à long terme sur ses causes et ses conséquences.


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