Archive pour mai 2016

NuitDebout, militance de catalyse et médiatisation : médiascopie d’un processus en cours

2 mai 2016

Avec NuitDebout, la société civile française, malgré son hétérogénéité, s’inscrit dans l’axe des nouvelles militances issues du tournant participatif pris par le numérique à partir des années 2005-07 avec l’arrivée des réseaux sociaux. Elle avait eu du mal à le faire avec le mouvement Occupy en 2011 du fait du triple sens du verbe « occuper » : 1/ trouver une occupation (à l’heure de la précarisation), 2/ investir des lieux de pouvoir (symbolique ou politique), 3/ envahir militairement un pays, ce qui en France, ne pouvait pas « prendre », tant les mauvais souvenirs historiques sont forts. L’usage astucieux de l’adverbe « Debout » fait allusion à une résistance implacable, sans compter les partages thématiques facilités par ce mot-clé facilement mis en hashtag : BiblioDebout, 1001nuitsdebout, Banlieuesdebout…

Cette société civile en effervescence, partenaire oublié de toutes les négociations en cours, met en œuvre en-ligne et hors-ligne des usages engagés des technologies de la communication pour l’exercice de la citoyenneté et de la démocratie participative. Elle a su en tirer avantage pour affiner les modalités de son engagement protestataire : mise en place d’un travail collaboratif non-territorialisé (Paris, mais aussi Pau, Lille, Lyon …), mobilisations ciblées et rapides (occupations de places, blocages de magasins, …), évaluation évolutive des débats à travers ses propres médias (web radio et webTV, Tumblr, …), refus de récupération par autres partis politiques ou par médias institutionnels (du patrimoine comme du numérique).

Quatre stratégies de mobilisation sont utilisées, parfois en synchronie, parfois en a-synchronie : les effets structurants des réseaux, la force de réciprocité des liens faibles, la re-territorialisation hors-ligne des échanges en-ligne et la capacité à la scandalisation. Ces quatre stratégies sont révélatrices de l’instrumentalisation réussie du paradigme de l’information-communication numérique, permettant une action in situ et ex situ.  Certaines de ces stratégies relèvent de la panoplie du manifestant de base (cyberpétitions, sites alternatifs, webradios,…), d’autres révèlent de nouvelles inclusions de la logique médiatique comme arsenal à part entière de l’engagement public.

Les effets structurants des réseaux informatiques

La relative modicité des coûts d’outils d’interaction performants (wiki, streaming, etc.) ont permis aux différents groupes de consulter leur base, des réseaux humains constitués par ailleurs, et de gérer le suivi pendant le processus en cours. Et ce, malgré des appartenances éclatées, des installations éphémères et des territoires distants couvrant l’espace français mais en lien avec d’autres (la Catalogne de Podemos notamment). Une certaine adéquation s’est instaurée entre outil, cause et réseau, par la superposition d’un média (l’internet et ses réseaux sociaux), un mot d’ordre (Debout et non Couché) et une militance connectée et transfrontière. Par cette compatibilité structurelle, Internet a donc été un outil de mobilisation des divers partenaires de la société civile qui se reconnaissent au-delà de la contestation contre la loi el khomri même si celle-ci a été l’événement-déclencheur.

Cette stratégie a permis de créer des forums publics délocalisés, de galvaniser les troupes à des moments-clé, notamment pendant les occupations de places, de protester avec efficacité et de continuer à réfléchir collectivement à la signification de leur colère. Elle a rendu possible l’élaboration immédiate des évaluations communes des diverses étapes du processus, avec des remobilisations partielles quand nécessaire. Elle a donné lieu à la création d’une avalanche de productions médias, difficiles à négliger par les médias institutionnels. Elle a ainsi contourné les obstacles liés aux protestations traditionnelles, facilement contrôlables ou récupérables par les corps politiques constitués.

 La force de réciprocité des liens faibles

La société civile a aussi su tirer parti de la force des liens faibles, avec une synergie en-ligne/hors-ligne. Les protestataires sur les places ont fait tout autant appel au cercle de leurs proches qu’au cercle plus éloigné des analystes de passage, dans un relatif anonymat, propice à l’échange sans complexe. Les comptes twitter, tumblr, instagram ont propagé des demandes anodines du type : «  Dites, quelqu’un aurait vu passer une intitiative #TheatreDebout et si non, qui serait partant ? #NuitDebout cc @nuitdebout ».

Les réponses en retour se sont révélées d’une grande pertinence, avec des noms d’experts ou d’activistes qui ont été contactés selon les besoins, sans autre forme d’introduction. L’usage familiarisé des listes de distribution ainsi que la connaissance bien comprise des positions réciproques des uns et des autres a élaboré un circuit de dérivation permettant de passer outre aux formes traditionnelles de la recommandation.  

Cette stratégie a permis de faire appel à des personnalités importantes, comme l’économiste Frédéric Lordon (Place de la bourse) ou le spécialiste des communs Hervé le Crosnier (place de la République). La constitution d’un capital symbolique très fort pour l’ensemble de la collectivité s’est fait par la médiation souple de quelques-uns. Elle a également permis la neutralisation de certains hommes politiques venus plus ou moins incognito dans l’espoir de se faire reconnaître. Dans ces espaces relationnels élastiques, à dimensions variables, rhizomiques, sans continuité territoriale ou clanique, une forme de démocratie se joue, démontrant la force du bien commun et la capacité à s’élever au-dessus des alliances de clientèle, dans l’anonymat de confiance feutrée ainsi établi.

La re- territorialisation hors-ligne des échanges en-ligne

La société civile s’est révélée être une réelle communauté de résistance, capable de se connecter à des réseaux préexistants. Les groupes les plus efficaces sont ceux qui ont su combiner une protestation sur des lieux physiques et classiques, avec des affrontements avec les forces de l’ordre, et une protestation plus dématérialisée dans des lieux virtuels, permettant à toutes sortes de récits d’émerger en utilisant des plateformes comme Storify, avec des iniatives agiles comme « Bonjour, puis-je utiliser vos tweets ds un storify sur la NuitDebout de Saint-Denis? cf. la dernière ». L’Internet a fait redécouvrir à la société civile la grande légitimité de la pétition, juste à côté du droit à la liberté d’expression et de rassemblement. D’une certaine manière, les listes de diffusion et les plateformes à récits ont fonctionné comme un espace pétitionnaire, maintenant la mobilisation, laissant transparaître les vastes réseaux d’alliances plus ou moins formelles qui la sous-tendent, — d’autant que les membres des partis traditionnels s’y sont forcément inscrits tout comme les journalistes et les chercheurs. Ces deux formes de protestation, en-ligne et hors-ligne, s’avèrent donc être complémentaires, comme stratégies de visibilité qui impressionnent les médias, les partis et le secteur privé.

L’enjeu de la société civile est double : rétablir de la proximité pour mobiliser, utiliser la mobilisation de proximité pour impacter la politique. Elle s’est donc attelée à faire sentir aux citoyens leur nécessaire implication. Elle a explicité localement, régionalement, les décisions politiques et leurs incidences législatives et humaines. Réciproquement, ces débats locaux ont permis d’élucider les questions de société soulevées par la loi el khomri comme indicateur de déséquilibres plus graves non prévus initialement. Cette stratégie montre que la société civile est mieux à même que l’Etat à protéger sa souveraineté et que le désengagement de l’Etat ne peut se faire au détriment des populations. Surtout, l’effet secondaire inattendu, mais sans doute le plus durable sur le long terme, est le rapatriement de toutes sortes d’idées et de pratiques de l’international vers le local. Toutes sortes d’idées glanées lors des échanges et des événements parallèles proviennent d’ailleurs (les sommets alter-mondialistes entre autres, mais aussi Occupy, mais aussi Indignados, …) et sont adaptées localement, sur les places de France. Cet engagement connectif re-territorialisé sera sans doute un des bénéfices les plus puissants du processus, dans les années à venir, pour tous les mouvements de militance.

La capacité militante à la scandalisation

La société civile a montré sa militance par le rôle de veille morale qu’elle s’est donné, qui marque sa maturité dans l’appropriation sociale de l’action politique. Elle n’a cessé de marquer sa désapprobation en utilisant la stratégie du scandale pour mobiliser. La scandalisation passe par l’improvisation et la capacité de créer la surprise, soit sous la forme plus ou moins contrôlée du happening, soit en permettant à certains sous-groupes moins organisés d’agir dans les marges et en limite d’infraction et de violence provocatrice. Cela passe aussi par la constitution d’un réseau d’accès à des journalistes choisis, pas trop inféodés aux institutions de la profession. La scandalisation ne peut en effet fonctionner que par une sorte de co-dépendance entre mouvements militants et grande presse traditionnelle, prise au piège de la course au scoop.

Le scandale est venu sous la forme des tentatives d’éviction du mouvement hors des places, notamment Place de la République à Paris. Il a visé à rendre public une espèce de retournement du pouvoir politique contre ses propres citoyens, d’autant plus scandaleux qu’il est effectué par le parti politique sensé être le plus proche du peuple. Cela a permis à la société civile de mettre en évidence les limites de la confiance en l’Etat tout en évaluant la capacité de rupture offerte par les réseaux numériques et leur action structurante sur l’espace public. Le véritable scandale est alors mis à nu : essoufflement de la vision du progrès comme une ligne continue et prévisible, épuisement du récit franco-européen de liberté, égalité, fraternité, fin de l’attractivité du néo-libéralisme par la génération qui est invitée à le prolonger.

NuitDebout dénonce un futur hostile avec toutes sortes de dérèglements insupportables : travail précaire, diplômes obsolètes, climat réchauffé, drones tueurs, génome monétisé, … Son refus de la cooptation est un refus sain et détenteur de l’envie d’un autre futur. Il est révélateur de processus à venir, post-étatiques, sinon post-démocratiques. Le déplacement fragmenté de l’espace public va rester puissant, par effet d’engagement connectif : malgré la diffusion diasporique des participants, la production de sens au sein de cette nouvelle sphère publique permet de créer du consensus et de fixer des priorités. Les effets structurants des réseaux viennent fournir un substrat cohérent sous une surface chaotique.

Certes, cette sphère publique est encore en sphéricules et manque de masse critique, avec une implication à distance irrégulière. Mais elle recentre dans l’espace en-ligne et hors-ligne la communication de communautés dispersées aux intérêts semblables, liées par un refus commun de dérèglements dangereux pour les Droits de l’homme et l’humanité toute entière. Il est encore difficile d’évaluer si les débats en cours pourront mener à un dépassement des dualismes classiques entre privé/public, commercial/communs, gauche/droite, centre/périphérie. Mais ils pointent vers d’autres modes de pensée politique non polarisés et font apparaître des dynamiques plurielles et inclusives. Par leur lent décantage, ils sont propices à l’émergence de modérateurs et de coordinateurs acceptés de tous pour leur implication dans la promotion du bien commun.

Redonner du sens à des événements génératifs et évolutifs comme NuitDebout implique de soutenir la recherche collective d’une nouvelle sensibilité capable de sous-tendre une nouvelle structure sociale. Ce ne sera pas sans contradictions ni disruptions mais le lent déplacement du paradigme dominant de la consommation par celui de la participation est en marche. L’angle mort de toutes les analyses reste cependant celui des nouvelles formes de gouvernance de l’Internet, qui se décident sans débat public généralisé malgré leur impact disruptif sur tous les secteurs de la société, celui du travail comme celui de la communication. La citoyenneté post NuitDebout se doit de maîtriser l’éducation aux médias et à l’information augmentée par le numérique pour former une société civile avec masse critique suffisante pour avoir du poids dans les négociations transfrontières qui ont cours.

NB: une version de ce post est parue le 28 avril dans The Conversation.com .

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Démythifier le mythe des « digital native vs immigrants » (suite et fin)

2 mai 2016

IV. Un média chasse (un peu) l’autre

La panique des « natifs vs immigrants du numérique » prend les médias pré-numériques, avec des « contenus du patrimoine » (heritage content, dit Prensky) à leur propre piège. Ils se retrouvent à la fois juge et partie, devant ajuster leurs routines au déboulement d’un nouveau venu dans leur champ, Internet. Dans ce double rôle, ils ne sont plus de simples fenêtres sur le monde ou des filtres de la réalité, mais des opérateurs de changement. Leur nature transformative se révèle dans la construction du problème public causé par la panique « natifs vs immigrants », à savoir le rôle de l’école et de la pédagogie.

Les médias interviennent tout au long du processus de la panique. Ils en font l’inventaire sens dessus dessous, ils suivent les réactions des enseignants et des décideurs acculés à faire des déclarations polarisantes, voire clivantes, puisque la panique force à se positionner du côté de la bonne ou de la mauvaise pédagogie, de la modernité ou de l’ancienneté. Ils suivent en cela leur propre logique de valeur de l’actualité, avec un cadrage narratif sous la forme d’oppositions binaires concernant le système scolaire (bon/mauvais, nocif/inoffensif,…)

Mais ils sont contraints de se mettre en scène, et se trouvent partiellement pris au piège de leur propre dispositif. Partiellement, car ils éprouvent une sorte de jubilation narcissique à donner des preuves de leur pouvoir de représentation, voire de leur propre fragilisation. Car le nouveau média déplace leur propre monopole sur l’information et son agenda. La panique sur les natifs/immigrants révèle aussi une guerre larvée entre élites médiatiques : les médias de patrimoine répugnent à être déplacés dans leur pouvoir de représentation tandis que les médias avec des « contenus du futur » (future content, dit Prensky) visent à leur ôter leur positon de monopole de fait, perçue comme hégémonique. L’internet produit ses propres organes de presse, avec des modèles économiques différents, —avantage accru avec l’arrivée des réseaux sociaux et le tournant smart des années 2005-07. Pour s’imposer, la seule solution est de casser les moules de l’ancien modèle en l’obligeant, soit à reconnaître son obsolescence et à changer de pratiques, soit à partager la manne publicitaire et informationnelle. La stratégie de la nouvelle élite médiatique est d’utiliser la panique pour mettre en crise permanente la société, jusqu’à obtenir gain de cause.

Paradoxalement, la panique attire donc aussi l’attention sur les médias et leur rôle en société. Elle fait bouger les lignes, car soudain ils semblent aussi apparaître à l’école, alors que leur présence y a toujours été très encadrée (une fois par an en France, lors de la SPME). Les médias, notamment ceux du numérique, ne respectent plus le statu quo et font une concurrence frontale à l’instrument pré-numérique de la socialisation, l’école. La résolution de la panique tend à intégrer, toujours sous contrôle, l’Internet dans les classes. La réforme de 2013 en France, qui a mené à la création de la Direction du Numérique à l’Ecole (DNE) laquelle a coopté à son tour l’Education aux Médias et à l’Information (EMI), est caractéristique de la tentative de résolution négociée du dilemme créé par la panique.

 V. Entrée de nouveaux acteurs

A la concurrence entre élites médiatiques s’ajoute deux facteurs nouveaux dans le moment cybériste (terme que j’ai créé pour marquer que nous sommes dans une nouvelle ère, sans faire toujours faire référence à la tension obsolète entre modernisme/postmodernisme) : l’évolution de la « culture jeune » dans la mondialisation et l’avènement du secteur civique.

L’élite médiatique cherche du soutien dans l’opinion publique, en impliquant les communautés qui lui sont acquises, les jeunes internautes natifs notamment. Les grandes plateformes du numérique ont ainsi conclu une espèce de pacte stratégique de mise en visibilité où une section du public est très impliquée. Elles donnent un accès gratuit aux jeunes (de plus de 13 ans) sur les réseaux sociaux et génèrent leurs propres héros, leurs propres influenceurs, leurs propres célébrités. Culture populaire et culture élitaire y trouvent des intérêts partagés, même si chacune espère y trouver des gains séparés en sortie de panique (du travail pour les jeunes, du data mining et du profiling pour les plateformes).

Les plateformes des réseaux sociaux (qui sont des médias même si elles le nient), profitent de l’émergence de la « culture jeune » internationale, déjà nourrie de MTV et de butinage sur les vidéos Youtube ou les Gameplay de leurs jeux vidéo favoris. Cette « culture jeune » n’est pas fabriquée majoritairement par des jeunes mais par une cohorte issue des classes moyennes, qui éprouve un besoin authentique de créer de la nouveauté tout en ayant une peur inédite d’être déclassée. Elle s’appuie sur l’arrivée de nouveaux entrants sur la scène médiatique pour se créer une identité et une visibilité. Elle montre qu’il n’y a pas qu’une seule culture de contrôle unique et omnipotente. Les instances qui la constituent sont difficiles à repérer, tant se combinent à la fois des intérêts multinationaux et des pressions internes de nationaux en mal de changement qui y voient un intérêt pour contrebalancer les lenteurs de leur propre culture, notamment de l’institution scolaire.

La panique des natives/migrants se double donc d’une dimension internationale due au média internet, lui-même transfrontière. La mondialisation augmente la panique parce qu’elle crée des dissonances cognitives.  Etant donné les flux de distribution des programmes et les flux de circulation des données sur les plateformes, les Etats-Unis sont en ligne de mire, la mondialisation pouvant s’interpréter comme une américanisation. Le positionnement de nombreux pays par rapport aux Etats-Unis et à l’exportation agressive de leur culture médiatique a ainsi joué dans l’intensité et la résolution de la panique, comme l’a montré la récente négociation du « Privacy Shield », visant à protéger les entreprises et les citoyens européens pour le contrôle de leurs données.

Le positionnement par rapport à l’enfance, à la famille, à l’école conditionne le rôle de la société civile, qui émerge comme un autre acteur important. La panique natifs vs immigrants est aussi une des rares où la fonction d’agenda de la presse a été débordée par la fonction d’agenda de la société civile, qui cherche à valider sa légitimité auprès des pouvoirs publics. Les associations qui en font partie ont bénéficié aussi du nouveau média pour s’organiser et ré-inventer les modes de la militance, de la mobilisation et de la désobéissance civile. Elles ont adopté la stratégie de demander des commissions d’enquête, des consultations en ligne, qui donnent lieu à des rapports contenant un certain nombre de recommandations, comme dans le cas de la grande concertation nationale sur le numérique pour l’éducation, en 2014. Dans cette stratégie d’action collective, elles visent à représenter les intérêts des parents face à la culture jeune et veulent générer du droit plutôt que du simple débat contradictoire. En France, pays où le système d’entraide publique reste encore solide, leur tendance est de demander des comptes aux institutions sociales appropriées, en étendant leurs missions (ministère de l’éducation, de la culture, CNIL, CSA…). Elles demandent aussi au secteur privé de s’y mettre, en incitant à la mise en place de bonnes pratiques de Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE).

VI. Mais en réalité, 15 ans après le mythe, à l’école… tous nomades ?

Depuis 15 ans, la métaphore des natifs a pris en marketing (comme génération Z ou XY), pas celle des immigrants. Mais elle répugne toujours à l’école. Et de fait les usages du numérique par les « jeunes » ne se présentent plus sous la même perspective. Au discours de rupture porté par la panique (entre générations, entre école et loisirs, entre travail et jeu…), se substitue plutôt des discours de suture (sur le sens à donner, sur les compétences à acquérir, sur les besoins en formation). Des enquêtes ethnographiques sur la sociabilité adolescente sur les réseaux, des observations sur les usages de l’écrit et du lu par les jeunes se multiplient qui présentent des résultats qui accentuent l’hybridité plutôt que la polarité.

Le temps long de la recherche a pris le dessus sur le temps court de la panique. Pour ne citer que quelques travaux en France, il faut consulter le rapport UsaTICE sur le numérique au lycée, les travaux de l’ANR INEDUC portée par Pascal Plantard sur les inégalités éducatives chez les 11-15 ans dans leurs divers espaces de vie. Plus récemment les travaux de l’ANR TRANSLIT, que je porte, considèrent la situation des 15-17 ans. Les publications des membres, en particulier ceux de l’axe 2 qui analyse les dispositifs et les interactions (Vincent Liquète, Elisabeth Schneider, Anne Cordier, Anne Lehmans, Karine Aillerie, Angèle Stadler, Franck Morandi, Karel Soumagnac-Colin, Nathalie Pinède, Véronique Lespinet, Françoise Tort, Béatrice Drot-Delange, Irma Velez, Frédérique Longuet, Amélie Turet, Perrine Boutin et moi-même) montrent des dispositifs hybrides (entre papier et numérique) et des usages imbriqués (dans et hors l’école, en-ligne et hors-ligne). Surtout ils attestent d’une translittératie en émergence, à savoir des capacités à chercher, évaluer, tester, valider, modifier l’information avec tous les outils à disposition (de l’écrit à l’image, du livre au wiki). Et ce, tant du côté des élèves que des enseignants.

Les élèves tout comme les enseignants sont aux prises avec la migration numérique, avec des situations très hétérogènes, qui font évoquer plutôt une situation de nomadisme partagé. Tous les natifs ne sont pas en pleine capacité de se saisir des potentialités du numérique. Tous les immigrants ne sont pas réfractaires aux affordances numériques. Dans tous les cas, les besoins sont criants en formation, celle des enseignants comme celle des élèves, à l’école comme à l’université. Il y a là panique en la demeure…

En tout cas, la panique des natifs vs immigrants du numérique a eu pour effet historique d’attirer l’attention sur la socialisation des jeunes par les médias, en concurrence frontale avec l’école désormais. Un sondage récent montre que les jeunes passent plus de temps (9heures/jour) sur les écrans qu’au lit ou avec les adultes http://edition.cnn.com/2015/11/03/health/teens-tweens-media-screen-use-report/. Elle révèle qu’il s’agit là d’enjeux politiques et économiques autant qu’éthiques (à en juger par les intérêts de l’éducation personnalisée à l’extrême prônée par certaines plateformes pure players). Les prochains dispositifs de gouvernance des médias, comme en attestent tous les travaux sur la gouvernance d’Internet (NetMundial), seront sans doute partiellement façonnés par ces enjeux. Les maîtriser passe par une éducation aux médias et à l’information fondée sur les Droits de l’homme qui doivent eux aussi opérer leur transition dans le numérique.

NB: une version de ce post est parue le 29 avril dans The Conversation.com.


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